Tout est-il cinéma ? La question peut paraître pour le moins naïve. Alors disons que quand on s’essaye à exercer le métier de critique de cinéma, ledit cinéma fait souvent irruption là où on ne l’attend pas forcément. Après tout, c’est peut-être la preuve d’un désolant manque d’imagination qui réduit le monde au cinématographe. A contrario, c’est peut-être la preuve que le cinéma est au cœur du monde, comme un reflet permanent, un miroir des possibles. Et d’ailleurs, comme en écho à cette proposition-là, samedi matin, au cours de l’émission que nous lui consacrions, le décidément précieux et malicieux Pierre Chevalier définissait ainsi ses nouvelles fonctions sur Arte : « directeur des projets, c’est à dire des possibles et des… impossibles ». La possibilité d’un film, aurait précisément pu écrire Michel Houellebecq dont on vient de terminer la lecture du nouvel ouvrage au titre impeccable, « La carte et le territoire ». Du pur Houellebecq heureusement débarrassé des fausses provocations sulfuro-sexuelles précédentes. Une adéquation parfaite et décalée et ironique à l’air du temps. Un récit où tout est vrai et faux à la fois et qui met en scène un peintre dont on voudrait à chaque page voir les œuvres. C’est l’un des miracles du livre. Combien de fois au cinéma ou en littérature est-on consterné par les objets artistiques qui sont placés à l’intérieur du scénario ou de l’histoire ? Un seul exemple : la pièce qui est jouée dans « Le Dernier métro » de Truffaut est d’un ennui mortel et décrédibilise une partie de ce qui est raconté par le film lui-même (ou toujours chez Truffaut, le navet manifeste que l’on tourne dans « La Nuit américaine » !) Ici, chez Houellebecq, c’est tout le contraire : on rêve de voir et de vraiment voir les toiles routières, sociologiques, politiques que crée son héros tout au long du récit en autant de « périodes » distinctes et inspirées. Seul le cinéma pourrait éventuellement donner vie à ses toiles de mots. Est-ce souhaitable ? Il faudrait du génie assurément pour opérer cette transmutation. Et peut-être au bout du compte, la sagesse du cinéaste consisterait-elle à ne montrer réellement aucune de ces toiles. Mais qu’on pense tant au cinéma en lisant « La carte et le territoire », c’est indiscutablement la marque que quelque chose se passe ici. De l’ordre d’une écriture qui, à force de faire appel aux images, au sens propre du terme, réclamerait presque naturellement le cinéma et l’incarnation sur grand écran, et pas seulement parce qu’il y est question de peinture donc de représentation visuelle évidemment. Alors qui pour adapter Houellebecq ? Godard, Ruiz ou Greenaway ? Trop faussement facile ! Haneke peut-être. On aimerait dire Claire Denis. Ou Kitano ! On continuera de chercher… Même impression de « cinéma proche » en découvrant dans l’après-midi l’exposition de Raymond Depardon à la BNF à Paris. Une sélection restreinte de photos extraites du livre déjà évoqué et loué ici-même : « La France », aux éditions du Seuil. Soit un reportage photographique dans la France aujourd’hui durant cinq ans par un Raymond Depardon embarqué dans un modeste camping car, avec un énorme appareil photo « à l’ancienne, une véritable chambre photographique posé sur un trépied pour des clichés au format 20X25. On dirait l’immense travail d’un « repéreur » fou qui aurait sillonné … la carte et le territoire pour nous en rapporter autant de miroirs. Le livre est fascinant et l’exposition diaboliquement mise en scène avec d’abord une salle aux reproductions grand format traversée par une morceau de route asphaltée ou presque qui se termine en envol. On peut se faire son propre travelling ! Viennent ensuite une petite salle en ruban qui, presque anecdotiquement, donne les légendes des photos précédentes puis trois autres salles qui racontent la genèse, les antériorités, les ancêtres, les archives, les modes opératoires, les cartes, les cahiers pour se terminer ironiquement par la carte du tendre Depardon. Le tout fait cinéma parce que chacune de ces photos conduit à la rêverie et au vagabondage. On y voit derrière des vies, des bonheurs, des misères, des solitudes, des meurtres, des échecs, des impasses, des espoirs et même au loin une maison qui brûle comme celle de Jean-Claude Romand… Bref, on y voit des histoires et des scénarios à foison. Il y a dans ces photos rassemblées ici et les frères Lumière et Christophe Honoré, et Renoir et Téchiné, et Chabrol et Pialat, et Varda et Sautet, et Rozier et Delépine et Kervern, et Eustache et Demy, et Giannoli et Cabrera, etc … le cinéma français dans ce qu’il a toujours été aussi à savoir un reportage photographique sur la France. Le travail de Depardon pourrait passer pour un testament mortifère avec cette France souvent capturée à des heures où il n’y a encore personne dans les rues ou sur les routes. Mais, non, ce sont en fait des dizaines de promesses d’images fixes ou animées à venir qui bondissent sous nos yeux. Du passé, oui, du présent et pour cause, mais de l’avenir tout autant car ces paysages continueront de faire images, et notamment pour des cinéastes. On songe aussi, tiens, à Mathieu Amalric à qui cette « tournée »-là devrait particulièrement plaire ou à Beauvois dont le cinéma est si photosensible aux lieux et aux métiers qui les portent. Ce que nous donne Depardon est d’une incroyable force. Tout comme « La Vie moderne », cette « France » sidère celles et ceux qui la considèrent droit dans les yeux. On ne parvient pas à détacher son regard du regard de Depardon lequel nous donne les clés d’un pays et de ses paysages en convoquant ce que nous croyions déjà connaître notamment à travers le cinéma. Or, c’est à une redécouverte totale que nous assistons médusés. Quoi de neuf ? Depardon !

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