Serait-ce l’effet de la dépression post Cannum, ce stress bien connu qui frappe l’ensemble du monde du cinéma durant les jours qui suivent la fin de ce que ses membres, pauvres fadas, croient être l’événement annuel le plus important au monde ? Ou bien, comme une voix pleine d’aimable sollicitude me l’a suggéré, l’effet désastreux de la climatisation du TGV Cannes-Paris de samedi dernier ? A moins qu’il ne s’agisse d’une banale somatisation à mettre sur le compte d’une volonté de rester sourd au charme des vacances prochaines symbole par excellence de la fin d’une saison ? Bref, depuis dimanche dernier, mon oreille droite me fait cruellement souffrir. Vous aurez remarqué que j’ai écarté d’entrée de jeu toute explication de basse politique. C’est tout simplement parce que durant ce dernier festival de Cannes, j’ai trouvé que les lectures croisées, quotidiennes et antagonistes de « Libération » d’une part et du « Figaro » de l’autre s’avéraient de temps à autre parfaitement roboratives, l’engagement partisan (de talent) remplaçant avantageusement des tribunes soporifiques parce que consensuelles. C’est bien quand la presse retrouve les chemins de la dispute. C’est ce qu’a parfaitement compris le ci-devant François Morel dont « L’Express » confirme cette semaine qu’il nous régalera en fin d’année d’un spectacle épatant, forcément épatant et dont il avait déjà été elliptiquement question dans ce blog. Oui, donc, Morel mettra en scène au théâtre La Coursive de La Rochelle « Instants critiques » soit un florilège des affrontements verbaux de Jean-Louis Bory et Georges Charensol dans « La Masque et la Plume ». Bory ce sera Olivier Broche et Olivier Saladin sera Charensol. Vous je ne sais pas, mais moi je m’en pourlèche d’avance les babines cinéphiles tout simplement parce qu’entendre de nouveau ces monuments de mauvaise foi et d’intelligence critiques me ravit. La gouaille faussement parisienne et vraiment ardéchoise de Charensol face à la truculence souvent grave de Bory, c’est ce qui faisait le sel de joutes qu’on écoutait comme un spectacle radiophonique : ils étaient, eux, les maîtres de la critique et non du mystère. Ou alors peut-être d’un mystère bien particulier, celui que nous avons de nous enflammer pour un film comme on le ferait pour une question de vie ou de mort. Oui, il y avait chez Bory comme chez Charensol cette urgence à prendre parti en prenant tout au sérieux et à la rigolade à la fois. Infatigables bretteurs de l’opinion de l’autre qu’il partageait en partie et en secret, ces duellistes ont passé leur temps à prendre un immense plaisir à se battre à mots ouverts. Avec ou sans malice, « L’Express » dans cet « indiscret » de Polichinelle cite « La Vie du Rail » comme le journal de Charensol en contrepoint au « Nouvel Obs » de Bory. Qu’il soit permis de préciser que, certes ferroviaire, l’activité critique de Charensol s’exerça pour le grand public dans « Les Nouvelles littéraires » puis à « L’Evénement du jeudi ». Mais au fond, peu importe, ce que l’on attend avec impatience c’est la tournée de ce spectacle dont on aurait tort de croire qu’il ne pourra fonctionner que sur une nostalgie marginale. La parole de ces deux critiques reste pertinente et leur liberté sans limite parfaitement exemplaire. Ils ont hissé très haut l’idée de la dispute, c’est à dire de l’art permanent de la dialectique. On a tous en nous quelque chose de Jean-Louis et de Georges !

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