Dans son dernier film, Roman Polanski replonge dans l'Affaire Dreyfus (1894-1906), un moment phare de l'histoire de France. Le spectateur mène l'enquête pour le rétablissement de la vérité aux côtés du lieutenant-colonel Picquart, interprété par Jean Dujardin. Les critiques du Masque saluent unanimement le film.

Jean Dujardin et Louis Garrel dans "J'accuse" de Roman Polansky
Jean Dujardin et Louis Garrel dans "J'accuse" de Roman Polansky © Getty / LÉGENDAIRE - R.P. PRODUCTIONS - GAUMONT - FRANCE 2 - FRANCE 3 - ELISEO - RAI

Le film présenté par Jérôme Garcin 

Adapté du roman de Robert Harris, avec Louis Garrel dans le rôle d’Alfred Dreyfus, Jean Dujardin en colonel Picquart, Grégory Gadebois en commandant Hubert Henry, Emmanuelle Seigner, Hervé Pierre, Didier Sandre, Melvil Poupaud, Éric Ruf, Mathieu Amalric, Michel Vuillermoz, Denis Podalydès, Gérard Chaillou en Clemenceau et André Marcon en Zola. 

Le film s’ouvre par la scène de la dégradation de Dreyfus dans la cour de l’Ecole militaire et se termine par sa réhabilitation. Entre temps, on assiste à tous les rebondissements de l’affaire, qui enflamme le pays pendant que le capitaine Dreyfus, accusé de haute trahison, purge sa peine sur l'île du Diable. L’acteur principal du film, ce n’est pas Dreyfus, c’est le colonel Picquart (Jean Dujardin), pourtant antidreyfusard et antisémite, qui, nommé à la tête du contre-espionnage, découvre que les preuves contre Dreyfus ont été fabriquées et qu’il s’agit donc d’une erreur judiciaire. Jusqu'à la publication dans l'Aurore du fameux "J'accuse !", où Zola dénonce et nomme d'ailleurs, l'un après l'autre tous les faussaires de l'état major français. Le film a reçu le Lion d’argent à Venise.  

Xavier Leherpeur a trouvé le film "remarquablement construit" 

XL : "Je trouve que c'est formidable ! Tout ce qui est de l'ordre de la paranoïa, du labyrinthe, du confinement du personnage à la fois de Picquard mais en même temps de tous ces personnages qui sont engoncés dans la responsabilité qu'implique l'armée, les exigences de la grande muette, je trouve tout cela remarquablement construit et filmé ! 

Marie-Georges Picquart découvre, en arrivant dans les services secrets, comment on reconstitue une pièce à charge, comment on trouve des empreintes : il y a un côté thriller à l'intérieur qui est remarquablement filmé avec ce que Roman Polanski sait faire de mieux : des lignes de fuite, des couloirs, des angles durs, on voit tout le temps le personnage depuis la porte d'entrée jusqu'à son bureau. On voit la pesanteur de l'administration, la folie de l'armée et je trouve que tout ça trouve son acmé dans les scènes finales de procès qui sont tout autant anxiogènes, étouffantes que le reste du film. 

Jean Dujardin (alias Marie-Georges Picquart) dans le film "J'accuse"
Jean Dujardin (alias Marie-Georges Picquart) dans le film "J'accuse" / LÉGENDAIRE - R.P. PRODUCTIONS - GAUMONT - FRANCE 2 - FRANCE 3 - ELISEO - RAI

Il y a une vraie ambiance !

Le petit bémol, c'est cette parenthèse totalement désenchantée qui est la reconstitution de la prison de Dreyfus en sépia. Là, on est d'accord, c'est totalement abominable". 

Charlotte Lipinska entièrement conquise par la mise en scène 

CL : "Un film qui est à l'os, sans fioritures, sans ornements, entièrement filmé de l'intérieur, dans les couloirs, les bureaux de l'armée, mais d'une certaine manière, exactement comme l'armée devait l'être à l'époque ! On est nous, en tant que spectateurs, totalement coupés du peuple et de la société qui, effectivement s'embrase. 

On emboîte le pas de ce colonel Picquart qui passe d'un bureau à l'autre

Tout se joue autour d'un bordereau sans qu'on sente le peuple gronder. Le personnage est vraiment dans son obstination à rétablir la vérité et non pas par sympathie pour ce pauvre Dreyfus puisque, très clairement, il est antisémite mais il est animé par le sens du devoir de rétablir la vérité

Jean Dujardin (alias Marie-Georges Picquart) dans le film "J'accuse"
Jean Dujardin (alias Marie-Georges Picquart) dans le film "J'accuse" / LÉGENDAIRE - R.P. PRODUCTIONS - GAUMONT - FRANCE 2 - FRANCE 3 - ELISEO - RAI

Moi, je trouve le film assez fort . Grâce à ce parti pris qui peut paraître austère.

Confinés à l'intérieur et dans les couloirs, il arrive à nous prendre par la main et à avancer de manière complètement dépassionnée

Ce Picquart est obstiné et n'entend pas le monde autour de lui, simplement il avance !

Quant à la distribution, on n'attendait pas forcément Jean Dujardin dans ce rôle et il est absolument admirable ! De même que Louis Garrel ! 

Mais il faut aussi reconnaître qu'il n'y a dans le film qu'un seul point de vue, celui de Picquart... Et il y a des historiens qui, depuis quelques jours, remettent un peu les choses en perspective en affirmant qu'il n'y avait pas que lui et qu'il ne faut pas oublier que Dreyfus lui-même ainsi que son fils aîné ont beaucoup œuvré pour le faire innocenter. Il ne faut pas non plus donner tous les lauriers à Picquart..."

Michel Ciment admire l’adaptation cinématographique de l'affaire

MC : "C'est le film qu'on attendait tous depuis cent ans ! Il a fallu qu'un des plus grands cinéastes au monde prenne ce sujet en main pour le traiter. Il n'y a pas eu un seul film sur cet événement qui a pourtant été l'un des plus traumatisants de notre histoire. Donc d'abord, rendons hommage au fait que la France attendait ce film. 500 000 personnes sont allées le voir en une semaine, c'est dire combien les gens veulent se faire une idée de ce très grand film.

Dès la première séquence, qui est l'humiliation publique de Dreyfus, condamné à retirer ses grades devant sa hiérarchie, c'est d'une violence sèche, c'est une scène incroyable où on voit toute l'économie de moyens de Polanski. Le ton est donné. 

Le film et l’adaptation de l'enquête sont d'une rigueur à la Fritz Lang !

Passionnante aussi est l'interprétation de Jean Dujardin, parce que c'est extrêmement difficile pour un comédien d'être impassible comme un soldat de l'époque. Il fait son travail par devoir et, face à cet homme, il y a toute cette armée décomposée, la syphilis, l'obésité. 

Tous les personnages sont parfaitement croqués par Polanski. Soit ils sont très malades, soit ils sont difformes tant ils représentent une France qui est totalement corrompue et ils sont joués par d'excellents acteurs... 

Polanski a un sens du personnage qui ne devient jamais caricatural

En plus, l'Affaire Dreyfus, c'est un sujet Polanskien : un homme seul qui est pris dans un système qui va le broyer. C'est le sujet de la plupart de ses films et c'est ce qui fait que je trouve ce film admirable".  

L'acteur Jean Dujardin alias Marie-Georges Picquart dans le film "J'accuse"
L'acteur Jean Dujardin alias Marie-Georges Picquart dans le film "J'accuse" / Gaumont

Eva Bettan a été emportée par le film !

"On ne voit pas le monde extérieur, certes, mais il le fait exprès ! Pourquoi ? Parce que c'est un crime de bureau. Polanski montre comment cette affaire avait été perçue : la France s'est déchirée au sujet de ces problèmes. 

D'autant qu'il prend sans doute l'angle le moins sexy qui soit. Il pourrait faire un film flamboyant, et il choisit de prendre le côté de Zola. Et, résultat, on est emportés ! 

On pourrait prendre un film à grand spectacle quand on voit la France divisée et il prend malgré tout un personnage assez peu sympathique parce que, même s'il joue un rôle important, il demeure antisémite, il est raide comme un pince-lacet et, pourtant, ce type veut la vérité, c'est inexorable et ne cède pas

C'est ça qui est formidable tout au long du film, on sent la pourriture, il n'y a pas d'air, on est immiscés dans une société fermée qui couvre l'antisémitisme. On le voit quasiment marcher, courir parce qu'il fait le choix de ne pas tout couvrir en faisant le choix d'un angle qui n'est pas le plus sympathique.

Il indique, par là, un monde meilleur à venir, c'est ça que je trouve extrêmement fort

Le film

► Sortie en salles le 13 novembre 2019. 

🎧 Écoutez l'ensemble des critiques échangées à propos de ce film sur le plateau du Masque et la Plume :

12 min

"J’accuse" de Roman Polanski : les critiques du Masque et la Plume

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