Quoi de mieux pour tenter de reprendre le fil du flux qu'un détour-retour à l'initiateur Jean-Louis Bory ? Le premier passeur professionnel entre le cinéma et moi, ce fut lui, JLB, juste avant le ciné-fils idéal, Serge Daney. Avec en troisième larron improbable, la figure plus secrète (et bizarrement retrouvée au détour d'une page du nouveau livre, intranquille et brutal, de Delphine de Vigan, "Rien ne s'oppose à la nuit"), un autre critique situé entre cinéma et théâtre, Joshka Shidlow. Avec cette idée première que le cinéma, art d'exercice collectif par des regards solitaires, ne saurait se passer d'incitations préalables presque amoureuses à force d'enthousiasme et, après coup, après vision donc, d'échanges emportés par la passion du rejet définitif ou de l'adulation sans réserve. Car le Dieu Cinéma vomit les tièdes. Et dans mon cas présent (!), il y eut avant JLB, SD et JS, un certain Dominique D. du haut de ces dix années supplémentaires qui sut introduire et Jerry Lewis et "Rapt à la RATP" au mileu de pépites truffaldiennes notamment et donc plus respectables mais jamais sacralisées à l'excès. Rien de tel que les liens du sang et la fraternité première pour donner envie d'aller voir ce qui se passe dans les salles obscures en prenant le soin de faire sens sans cesser de jouer. Il faudrait enfin citer en appoint et les rondeurs joviales de "Monsieur Cinéma" et "La Séquence du spectateur" parfait symbole dominical de la religion cathodique vécue dans l'inconscience totale comme une alternative à l'autre religion romaine et apostolique celle-là. On ne saurait entrer dans les films totalement seul, sous peine que les fantômes viennent à notre rencontre sans assez de précaution. Il y faut, comme un accompagnement une culture antérieure, des visions précédentes et l'exercice alors peut être profitable, n'est-ce pas monsieur Daney ?... C'est de cela aussi et d'abord sans doute dont il est question dans ce merveilleux spectacle d'ombres passées mais bien vivantes que constitue "Instants critiques". On sait gré à François Morel, concepteur et metteur en scène, et à sa complice en collaboration artistique Christine Patry, de s'être surpassé les méninges pour ne pas juster surfer sur la vague trop actuelle des faciles "lectures" laquelle, si l'on n'y prend garde, finira par faire ressembler les salles de théâtre à des studios de radio. Les joyeux corps des délits qu'incarnent les définitivement impeccables Olivier Broche (Jean-Louis Bory) et Olivier Saladin (Georges Charensol) n'existent pas seulement par la transcription au plus près de certains de leurs échanges à fleurets non mouchetés au cours "Masque et la Plume", mais aussi à travers une gestuelle et plus encore des situations qui emportent l'adhésion du spectateur lequel comprend bien vite que la nostalgie n'étant plus ce qu'elle était, elle trouvera a contrario dans ces "Instants critiques" de quoi se régénérer, c'est à dire de quoi exister sans jamais être mortifère. On ne rit pas et on ne pleure pas seulement de ce que ces deux-là nous disent sur les films qu'ils aiment ou qu'ils détestent, on rit souvent et on pleure parfois devant ces deux corps emportés régulièrement maladroitement par la danse et le chant. Ces deux dernières dimensions, lumineux apport de la mise en scène de Morel, sont assurées impeccablement par les interventions de Lucrèce Sassela, petite fée très féminine, la part des anges en quelque sortes. D'images il est donc bien question dans ces flux verbal sur le cinéma. Et pas n'importe lesquelles : des images enchantées par le cinéma de Demy, chuchotées par celui de Bergman ou déjouées par celui de Coppola. On savait qu'en allant écouter Bory et Charensol, on serait forcément grisé par autant de verve et de mots en liberté, par cette stupéfiante et magnifique mauvaise foi du critique. On découvre grâce à Morel qu'au-delà des mots, il y avait aussi l'émotion de deux personnalités opposées : le catholique et l'athée, l'homo et l'hétéro, le droitier et le gaucho. Mais il y avait surtout deux sensibilités d'écorchés vifs que le cinéma faisait littéralement bander et potentiellement délirer. C'est la raison pour laquelle on ne risque pas de les oublier ces deux ennemis-amis qui se disent des mots d'amour comme on se traite de salaud.

Vous aimez le cinéma ? Vous aimez le théâtre ? Vous aimez les émois critiques de la critique ? Alors allez voir ce spectacle. Il se joue au Théâtre 71 de Malakoff jusqu'au 23 octobre et puis ensuite dans une belle tournée provinciale..

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