Jusqu'où peut-on pousser le progrès technique ? La question fait débat après l'annonce d'un film à venir, dont l'un des personnages principaux sera incarné par... James Dean, mort en 1955. Quand certains saluent la prouesse de réalisation, d'autres crient au scandale éthique et commercial.

À l'Est d'Eden
À l'Est d'Eden © AFP / Warner Bros

"What is dead may never die", ce qui est mort ne meurt jamais, dixit la devise de la famille Greyjoy dans la mythique série Game of Thrones. Un dicton dont se sont peut-être inspirés les réalisateurs de "Finding Jack", prévu à l'écran en novembre 2020 : le film fera figurer James Dean, acteur iconique des années 50, décédé en 1955 dans un accident de voiture. Pas un sosie, pas une doublure, non : le véritable James Dean. Ou presque.

"Sa famille voit cela comme le quatrième film qu'il n'a jamais pu faire"

Comment redonner vie à un acteur disparu 64 ans plus tôt ? Selon le Hollywood Reporter, premier journal à publier l'information, la performance de James Dean devrait être mise en scène grâce à la technologie "full body", qui permet de recréer entièrement l'image d'une personne sur la base de photos et vidéos d'archives, sans la superposer à celle d'un autre individu. Cet effet spécial fait partie des techniques de CGI (effets spéciaux numériques) utilisés dans Star Wars, Jurassic Park, Avatar ou encore le Seigneur des Anneaux. La production du film s'entoure pour l'occasion de deux sociétés spécialisées en effets spéciaux, MOI Worldwide et Image Engine. Cette dernière a notamment travaillé sur Game of Thrones et le dernier Alien.

Cette fois, l'interprète de La Fureur de vivre incarnera le personnage de Rogan, un second rôle, dans "Finding Jack". Cette adaptation d'une nouvelle de Gareth Crocker parle de la découverte de milliers de chiens militaires abandonnés à la fin de la guerre du Vietnam. "Nous avons cherché partout le personnage parfait pour incarner Rogan, qui possède des arcs narratifs extrêmement complexes. Après des mois de recherche, nous nous sommes décidés pour James Dean", explique au Hollywood Reporter Anton Ernst, co-réalisateur du film avec Tati Golykh. Sa société de production, Magic City Films, a acquis les droits d'image auprès de la famille de James Dean. "La famille voit cela comme son quatrième film, celui qu'il n'a jamais pu faire", précise le réalisateur à l'AFP. Mais qu'en penserait le principal intéressé ?

"C'est surtout un gros coup de pub"

Certes, le procédé technique est "devenu assez bluffant ces dernières années, et tend à se généraliser au point qu'on le remarque de moins en moins", explique Maxime Munier, directeur de cinéma à Joigny, dans l'Yonne. "Mais comme tous les effets spéciaux, cela doit rester un outil et non une fin en soi. Il faut qu'il y ait un intérêt cinématographique. [...] Ici, on sent que le projet se fait autour de la réutilisation de l'image de James Dean et l'outil devient une fin en soi." Sur Twitter, beaucoup dénoncent cette exploitation marchande de l'image d'une icône du cinéma. 

"C'est une utilisation inédite du CGI, mais c'est surtout un gros coup de pub", affirme cet internaute. "On fait de la publicité gratuite à ce film qui n'a même pas encore été tourné, bien plus que s'il s'était agi d'un acteur vivant, quel qu'il soit.

"La création de personnages 100 % numériques apporte vraiment une liberté artistique et l'imagination devient la seule limite du réalisateur", complète Maxime Munier. "Par exemple, je suis persuadé que si le Seigneur des Anneaux a marché, c'est parce qu'on a été capable de faire Gollum entièrement en CGI. Mais quand il s'agit juste de "banker" sur un acteur disparu, je suis vraiment dubitatif de l'intérêt purement cinématographique du projet."

"Faire des choix pour un acteur décédé est inacceptable"

Et au-delà de l'aspect "business", c'est aussi la question de l'éthique qui hérisse. L'acteur Chris Evans (Captain America, Avengers) s'insurge dans un tweet : "C'est horrible. Peut-être qu'un ordinateur pourrait nous peindre un nouveau Picasso. Ou écrire quelques nouvelles chansons de John Lennon. Cette absence totale de compréhension est honteuse."

Même si la famille de l'acteur décédé a donné son accord, "dans le système hollywoodien, tout se monnaie, y compris le droit d'utilisation d'image", complète Maxime Munier. Le problème du consentement de l'artiste concerné reste entier. "Un acteur vivant a encore le choix de participer ou non à un navet."

"Accepteriez-vous qu'après votre mort on puisse utiliser votre image, votre voix et votre personnalité pour vous faire faire ou dire des choses sans votre consentement ?"

"Cela ne devrait pas être autorisé à moins que la personne décédée ait donné son consentement quand elle était encore en vie", tweete une internaute.

"Honte aux 'réalisateurs' et à la 'famille' de Mr. Dean", écrit pour sa part l'actrice Frances Fisher (la mère de Rose dans Titanic). "Les acteurs ont un droit sur leur travail. Les réutiliser d'une manière ou d'une autre est injuste, cupide et dégoûtant. James Dean a fait ses choix professionnels lorsqu'il était en vie. Faire des choix pour lui, ou pour tout acteur décédé, est inacceptable."

"Nous ne comprenons pas vraiment. Nous n'avons jamais voulu faire de ça une stratégie de marketing", a réagi  Anton Erst auprès du Hollywood Reporter, ce vendredi 8 novembre. Le réalisateur se dit "triste" et "confus" face à la vague de critiques reçues.

La saga Star Wars déjà coutumière du procédé

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas la première fois qu'un acteur mort est "ressuscité" à l'écran. En 2013, la production de Fast and Furious 7 avait recréé l'image de Paul Walker, décédé dans un accident de voiture avant la fin du tournage, pour terminer le film. Dans Star Wars : Rogue One, le visage de Peter Cushing (décédé d'un cancer) est incrusté sur le corps d'un autre acteur. L'actrice Carrie Fisher apparaît aussi dans Le dernier Jedi, sorti après sa mort en décembre 2016, mais toutes les scènes où elle figure avaient été tournées avant son décès.

Toujours à propos de la saga Star Wars, en avril 2018, le réalisateur des effets spéciaux Ben Morris expliquait au magazine Inverse : "Nous scannons systématiquement tous les acteurs-clé de la sage. Nous ne savons pas si nous en aurons besoin, c'est au cas où il nous faudrait une référence, à l'avenir."

Une technique sur laquelle est revenue l'acteur Donald Glover (alias le rappeur Childish Gambino), à l'écran dans Solo : a Star Wars story. À l'occasion d'un portrait que lui consacre le magazine New Yorker, il explique :

"Mon visage et mon corps sont dans "Star Wars" maintenant. Qui sait, peut-être qu'un jour ils vont utiliser ce scan et dire : faisons un autre film avec Donald. Il est mort depuis 15 ans, mais on peut faire ce qu'on veut avec lui !" 

Donald Glover ne croyait pas si bien dire. Véritable révolution, ou boîte de Pandore ? La question du cinéma posthume n'est pour l'heure clairement pas tranchée. La pré-production du "quatrième film" de James Dean, elle, commencera le 17 novembre prochain.

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