Affiche Je suis
Affiche Je suis © Radio France

Evidemment, il ne faudrait rien en dire. Et surtout pas que l'on y voit trois personnes victimes d'un AVC. Deux hommes et une femme. Comme vous et moi. Il vaudrait mieux détourner le regard, n'est-ce pas ? Pour ne voir ni la dégradation physique, ni la dégradation intellectuelle et morale, ni la parole qui sort si mal. Ni même le sourire qui ne vient plus spontanément sur les lèvres. Vous vous rendez compte ? même ça qui n'est plus là, le sourire. Même ce que l'on a jamais appris à faire, on le perd.

Marcher, parler et tout le reste, on l'a appris et pas en un jour. Mais sourire... On a toujours su sourire, non ? Sans même s'en rendre compte. Juste à force de voir ces crétins d'adultes penchés sur notre berceau ne pas cesser de nous faire des risettes. Alors même cela l'AVC peut vous en priver. C'est ce qui arrive à l'un des trois rescapés que suit Emmanuel Finkiel : sourire, il ne sait plus , il ne peut plus. Et vous savez quoi ? Tout le monde nous l'assure, ses parents comme ses amis : sourire, "avant", il n'arrêtait jamais. C'était un sourire permanent, ce jeune homme. On croirait une malédiction divine qui vous frappe dans ce qui vous singularise le plus : "Tu ne souriras plus toi qui sans cesse souriait à la vie et aux autres". Mais c'est sans compter sur la formidable capacité à lutter contre ces fatwas du destin-AVC. De l'humain et encore de l'humain, c'est ce que nous montre Finkiel. A hauteur de femme et d'homme, toujours. Tiens "toujours", c'est ce que ne cesse de répondre à quelque question que ce soit Chantal qui "avant" dirigeait une agence banquaire. Moi, mon banquier il me dit toujours "jamais", soit dit en passant. Peut-être que Chantal le disait moins souvent, elle. Aujourd'hui, elle ajoute de temps en temps : "C'est dingue, ça". Quand par exemple on lui annonce que ses deux filles, des sœurs jumelles, ont plus de vingt ans alors qu'elle leur en donnait tout juste cinq une minute avant : "C'est dingue, ça, c'est dingue" répond-elle. Mais, oui, elle a raison, c'est une dinguerie cette histoire d'AVC, c'est dingue à tous les sens du terme. "Tu bas la breloque" comme on dit chez Claude Miller. Depuis le moment où j'ai vu ce film et singulièrement cette femme, je ne peux passer une journée sans penser à elle, et cela aussi, c'est dingue. Mais tout ce que nous montre Finkiel est dingue. Tout. Un prof de tennis qui se déplace comme un automate mais continue de savoir parfaitement renvoyer la balle. C'est lui l'homme qui ne sourit plus (pour l'instant...). L'autre homme de cette partition, c'est un père modèle qui voulait construire un portique de jeu pour son fils, "avant". Et "après, il ne supporte plus de se regarder dans un miroir. Lui aussi, il a sa "blessure du miroir", comme les toreros qu'un coup de corne a défigurés et qui nomment ainsi la blessure que l'on est forcé de voir tous les jours en se regardant dans la glace. Décidément, le Dieu AVC est cruel. Il se rappelle à votre bon souvenir jusque dans la salle de bains. Cachez ce miroir, comme pour un deuil. Cachez-le, jusqu'à ce que précisément, je revienne à la vie, je refuse la mort. Ce sera le signe : enfin se revoir en face, envers et malgré toutes les séquelles. Après des mois de combats contre soi-même, de lutte contre la fatalité médicale, avec l'aide de tous ces saints laïcs qui composent le personnel de cette unité où l'on tente de se reconstruire après un AVC. Rendez-vous compte qu'un père doit attendre pour que son fils l'embrasse enfin, attendre que la chair de sa chair retrouve l'appétit affectif que cette saloperie d'AVC empêche à force de lèvre qui pend, de bras mort, de main hésitante, de tête dodelinante. Ce ne sont pas les enfants qui sont cruels évidemment, c'est cet AVC qui est dégueulasse. Heureusement, il y a le sourire d'une femme qui reste une amoureuse idéale, belle, joyeuse, ironique et si profondément déterminée auprès de son jeune mari.

Comment vous parlez autrement du film de Finkiel ? Il ne nous montre que trois destins, trois vraies vies qui sont aussi trois fictions potentielles. Finkiel réussit le tour de force de nous en dire trop et pas assez à la fois sur ces vies (brisées, non ?!). Sur cet "avant" forcément paradisiaque (mais non, en fait banal et normal), sur cet "après" héroïque ( mais non, humain, terriblement humain). On apprend des bribes. On voit des parents, des proches, des enfants. On devine des vies sans jamais les découvrir tout à fait. Et c'est tant mieux. Parfois un album de photos. Parfois, non. Alors on échaffaude et le cinéma revient en force. Même pas passif le spectateur dans ce film de Finkiel. Même pas voyeur. Mais actif, oui. Dans l'empathie. Parfois même dans la recherche des causes souterraines (vaines interrogations de rationaliste borné...). On se dit qu'après tout c'est pour ces trois-là et pour tant d'autres qu'Aragon un jour écrivit ces vers :

"A voir un jeune chien courir

Les oiseaux parapher le ciel

Le vent friser le lavoir bleu

Les enfants jouer dans le jour

A sentir fraichir la soirée

Entendre le chant d'une porte

respirer les lilas dans l'ombre

Flâner dans les rues printanières

A doucement perdre le temps

Suivre un bras nu dans la lumière

Entrer sortir dormir aimer

Aller devant soi sous les arbres

Mille choses douces sans nom

Qu'on fait plus qu'on ne les remarque

Mille nuances d'êtres humaines

A demi-songe à demi-joie

Rien moins que rien pourtant la vie

Et qu'irais-je chercher des rimes

A ce bonheur pur comme l'air

Un sourire est assez pour dire

La musique de l'être humain

Rien moins que rien pourtant la vie."

Il y a donc quatre salles de cinéma en France où l'on peut voir "Je suis"... Quatre, et pas une de plus...

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