Même à quatre mains, Claude Miller conserve ses fantômes à lui, même s’il « passe le pont » avec son fils Nathan comme réalisateur, le cinéaste n’en finit pas d’explorer le thème de l’enfance. À bien y réfléchir, il est même troublant qu’il aborde cette thématique avec son propre fils. L’effet de miroir est garanti. Certes, « Je suis heureux que ma mère soit vivante » n’a rien d’autobiographique (le scénario est tiré d’un fait-divers relaté par Emmanuel Carrère dans un article de journal). Mais les deux hommes, le père et le fils, racontent ici ensemble l’histoire d’une mère et de son fils. Histoire trouble et troublée par l’abandon puis les retrouvailles. Parcours sinon banal du moins connu, mais, fait-divers oblige, tout ne sera pas vraiment banal. Alors comment écrit-on puis filme-t-on à quatre mains puis quatre yeux le destin d’une relation intime. Père et fils, mère et fille, une dualité pour une autre. Devant et derrière la caméra, deux couples, deux histoires, deux relations, deux univers forcément freudiens. Presque un second film dans le film : « Je suis heureux que mon père soit cinéaste » peut-être ou « Je suis heureux que mon fils ne me tue pas et prenne le relais ». À moins, dimension supplémentaire, que le film du film ne s’intitule lui aussi : « Je suis heureux que ma mère soit vivante »… Arrêtons ici les extrapolations, puisque cette seconde histoire, ce second film n’appartiennent qu’à Nathan et Claude Miller, comme un trésor ou un maléfice partagés. Il y a de toute façon toujours un film dans le film ou un film du film. Il se trouve que dans le cas présent tout pousse à l’imaginer.L’un de mes films préférés de Claude Miller s’appelle « Mortelle randonnée », c’est un grand film malade, un vilain petit canard terrifiant que son auteur lui-même dans de récents entretiens avec Claire Vassé tient un peu à l’écart. Or, je crois pour ma part qu’il est au cœur de l’œuvre de Miller. Ce film n’est pas un polar avec criminelle et cavale et détective privé, c’est l’histoire d’un père qui a perdu sa fille et qui voudrait « rentrer dans la photo » de classe (dans le film) pour aller la retrouver. L’inverse donc le semblable de « Je suis heureux que ma mère soit vivante ». Le couple Vincent Rottiers et Sophie Cattani de ce nouveau film est l’héritier direct du couple Isabelle Adjani et Michel Serrault de « Mortelle randonnée » Miller est monomaniaque et c’est tant mieux : il a un sujet unique mais protéiforme et il creuse son sillon d’auteur-cinéaste avec application. Ses films racontent la même histoire, c’est à cela qu’on reconnaît un auteur et un grand. Cette nouvelle plongée au cœur des gouffres de la relation parent-enfant et de l’entrée dans l’âge adulte est totalement cohérente avec ce que nous savons des obsessions créatrices de Miller. Comme dans « Un secret », il y a même ici deux pères, deux mères et deux enfants. C’est cela la variation, selon Bach ou Miller. Cela passe par la mathématique pour mieux trouver l’émotion. Les miroirs que nous tend Miller ne sont pas forcément des plus « aimables » et des plus faciles. Mais avec Michaux, on sait que la connaissance des gouffres va de pair avec la révélation sinon de la vérité du moins d’une part de la vérité. C’est en cela que le cinéma et les films nous sont indispensables.Le film de Claude Miller est en salles ce mercredi et le cinéaste sera l'invité d'"On aura tout vu" vendredi prochain.Ah ! ça ira !La phrase de midi ?« L’émotion parfois lui serrait le cœur à l’étouffer. De cette sensation, il ne retenait finalement que la certitude absolue qu’il était sur le bon chemin. »Georges Rodenbach, « Le Silence »

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