Jean Rochefort sans moustache dans un film de propagande soviétique avec Léon Zitrone à Moscou en 1960 ? Ce n'est pas un Kamoulox, mais une histoire kafkaïenne, celle de son premier film et également l'histoire d'un amour impossible en pleine Guerre Froide.

Jean Rochefort en 1964
Jean Rochefort en 1964 © AFP / Jean-Claude Mallinjod

Jean Rochefort n’est plus à présenter. Il a ému et fait rire le public français dans de nombreux films et pièces de théâtre. Ce ne fut pas sans mal. Son père, Célestin, n’avait pas accepté dans cette France d’après-guerre, que son fils décide de consacrer sa vie à la comédie car c'était selon le patriarche un milieu de : "romanichels et d’homosexuels". Il en avait même souhaité un nouveau conflit armé qui empêcherait son fils de monter sur les planches. Mais de guerre lasse, justement, il avait accepté que son fils devienne acteur de théâtre - mais surtout pas de cinéma. 

Sa moustache n'a pas encore percé et lui non plus. Il joue avec une troupe de théâtre, dans des mises en scènes de Peter Ustinov, et il a fait quelques apparitions à la télévision. Et le cinéma va l’appeler. Si son premier film n’est pas resté dans les annales du cinéma, il va marquer sa vie. 

Un road-movie sauce Krouchtchev

Sous la direction de Marcello Pagliero, cinéaste franco-italien, il part tourner en URSS avec Léon Zitrone. Ce film de propagande franco-soviétique raconte l’histoire d’un journaliste français, Léon Garros, parti à la recherche de Boris Vaganov. Avec ce dernier, il a partagé les malheurs du quotidien d’un camp de concentration pendant la seconde guerre mondiale et s’en sont échappés tous les deux. Léon part donc sur les routes à la recherche de cet ami disparu, avec son guide qui lui cherche la fiancée de son frère. Un vrai road-movie sauce Khrouchtchev… Titré au départ « A l’est quoi de neuf ? », le film devient « 20 000 lieues sur la terre ».

Sauf que le tournage est un cauchemar. Dans un état où la bureaucratie est reine, le film s’empêtre dans les difficultés administratives. Le jeune Jean Rochefort se demande même si il pourra revenir en France un jour. 

Tournage de "Vingt mille lieues sur la terre" avec de g à d :  Jean Gaven, Yuri Belov et Jean Rochefort - 1960 / Studios Gorki et Procinex
Tournage de "Vingt mille lieues sur la terre" avec de g à d : Jean Gaven, Yuri Belov et Jean Rochefort - 1960 / Studios Gorki et Procinex © AFP / V. Komarov / Sputnik

"L'URSS, c'est l'enfer"

Les obstacles de la météo et de la bureaucratie sont toujours de la partie. Jean Rochefort voit de ses yeux le dysfonctionnement de l’état communiste. Et quand il en fait le témoignage à son retour en France, personne ne veut le croire. Il faut dire que l’intelligentsia de la gauche française et les artistes dans les années 60 ont une foi inébranlable en l’idéologie communiste.

Il déclare au journal Libération, quelques années après : 

J’ai le cœur à gauche mais je ne peux être de gauche. En Russie, j’ai été étouffé de peur et de rire par cette bureaucratie, cette planification absurde qui m’a marqué à jamais.

Pourtant, le destin lui réserve une surprise.

L'amour en pleine Guerre Froide

Alors qu’ils tournent dans le parc Gorki à Moscou, il rencontre la chargée des relations publiques d’une exposition polonaise qui s’est installée dans ce même parc. Elle parle un peu le français. Elle a 21 ans, les cheveux blonds et les yeux verts. Elle s’appelle Alexandra Moskwa.

Jean Rochefort tombe amoureux. Il profite de toutes les pauses syndicales du tournage pour la voir et fait cinq fois le trajet Moscou – Varsovie pour la retrouver. Mais nous sommes en URSS et Alexandra n’est pas de n’importe quelle famille. Son père est le ministre polonais des postes et télécommunications. Lors d’une interruption de tournage, il rentre à Paris et passe la nuit sur une chaise à l’aéroport pour un contrôle d’identité. 

Son obstination va pourtant réussir à faire triompher leur amour. Il épouse Alexandra le 15  juin 1960 à l’ambassade de France de Varsovie. Et il se bat pour réussir à la faire sortir du pays. En pleine guerre froide entre l'Est et l'Ouest, arracher à un ministre soviétique sa fille pour l'emmener en France, voilà un exploit dont il peut se vanter. Leur union dura vingt ans.

Jean Rochefort et son épouse Alexandra Moscwa chez eux le 26 aout 1970
Jean Rochefort et son épouse Alexandra Moscwa chez eux le 26 aout 1970 © Getty / Patrice Picot
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