Je vis depuis ce matin l’angoisse du gardien de copies au moment de la correction.Je m’explique : depuis quelques années, Alain Bergala et la Fémis, cette belle école de cinéma, me demandent de faire partie du jury chargé de corriger les travaux de la première épreuve de ce concours aussi national que disputé et sélectif. Œuvrant en binôme, chaque correcteur lit ainsi une quarantaine d’analyses filmiques. Les participants au concours d’entrée ont eu trois heures pour les rédiger, après avoir vu deux fois de suite l’extrait d’un film, en l’occurrence un extrait de « History of violence » de David Cronenberg. Et chaque année, au même moment, c’est la même angoisse largement alimentée par les organisateurs dudit concours : une seule copie égarée et c’est la totalité du concours qui est annulée. L’épreuve doit être organisée une seconde fois, soit plus de mille candidats venus de la France entière, voire d’Europe, qui seraient alors lourdement pénalisés et légèrement agacés. Environ mille contrats potentiels sur la tête du fautif, le rêve de tout tueur à gages.Telle est désormais et pour quinze longs jours, la lourde épée qui pèse sur la tête de chacun des correcteurs. Moquez-vous ! Vous n’imaginez pas ce qu’est l’angoisse qui vous étreint quand vous croyez avoir égarée la banale enveloppe de papier kraft qui contient les fameuses copies qui vous ont été attribuées. Je sais de quoi je parle, j’ai vécu ce moment atroce l’an dernier. J’en étais tout bouligué (amis du parler d’oïl, mille pardon à nouveau, je compte sur votre sagacité et votre appétit de savoir…). J’ai cru ma dernière heure arrivée, ma dernière heure professionnelle s’entend. Oui, parce que devenir d’un seul coup d’un seul le pauvre crétin irresponsable qui a fait annuler le concours 2008 de la Fémis, cela vous aurait posé son homme dans le petit monde, le tout petit monde pas forcément bien intentionné du cinéma. À part raser les murs, changer de visage et s’exiler en Patagonie pour monter un ciné-club, je ne vois pas comment on peut s’en sortir. Au moment même où je vous écris, « mes » copies sont enfermées dans un cartable hermétiquement zippé et posé à mes pieds, sur lequel je jette un œil à intervalles réguliers, prêt à bondir qui plus est. Alain Bergala peut dormir tranquille. Pas moi…Évidemment, il serait très tentant de vous raconter cette correction, de vous parler en détail de ces copies écrites par des filles et des garçons qu’a priori le cinéma fait rêver, mais pas question, secret professionnel oblige ! Oui, il y aura forcément des perles (comme cette année où un candidat dissertait longuement sur « Ang Lee cinéaste du Moyen-Orient »…), des instants de rigolade, de désolation ou de profonde solitude. Certes, on pourra avoir envie de jeter au vide-ordures les copies ineptes, comme le faisait dans un élan de grande jouissance Nathalie Baye dans « Une semaines de vacances » de Bertrand Tavernier. Certes. Mais il y aura et surtout durant cette correction-marathon le grand intérêt de mieux connaître ce qu’est la cinéphilie des nouvelles générations, en quoi consiste leur rapport au cinéma et par extension au monde, comment elles réagissent face aux images. C’est en cela que cet exercice annuel m’est particulièrement profitable. Comme une photographie renouvelée d’un état non pas du cinéma mais de la cinéphilie. Autant dire que le jeu en vaut la chandelle, et tant pis pour l’angoisse de l’incident. Ce petit frisson n’est pas si désagréable ! La phrase du jour ?« Si on arrêtait de parler cinéma, c’est la barbe à la fin. » Marguerite Duras

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.