KNIGHT OF CUPS
KNIGHT OF CUPS © Radio France

Sophie Avon (Sud Ouest), Eric Neuhoff (Le Figaro), Jean-Marc Lalanne (Les Inrockuptibles) et Michel Ciment (Positif) étaient réunis cette semaine autour de Jérome Garcin pour disséquer, entre autres, Knight of cups de Terrence Malick.

Jérôme Garcin et Eric Neuhoff n'ont pas aimé l'approche avant tout formelle du film, ni les aphorismes, alors que Michel Ciment le compare à Antonioni, Sophie Avon est sortie bouleversée, et Jean-Marc Lalanne y a repensé longtemps après.

Jerôme Garcin présente le film : "J'ai cru que j'étais dans un film de Lelouch"

Le nouveau film de Terrence Malick est sorti il y a maintenant trois semaines. Mais parce que c’est Terrence Malick c’est toujours un évènement et un mystère. Son dernier film s’appelle Knight of Cups. C’est avec Christian Bale, Natalie Portman et Antonio Banderas. Ça dure deux heures.

Pour le réalisateur, il s’agit de l’histoire d’un homme perdu (joué par Christian Bale), un scénariste en crise, esclave du système d’Hollywood qui en a marre d’écrire des comédies. Il erre de studios de tournage, en villas plutôt belles. Il va dans les fêtes, les clubs de streap-tease de Las Vegas, et roule en décapotable. Il ne sait pas aimer les femmes qui l’ont d’ailleurs quitté. Il souffre d’avoir perdu un frère. Le tout sur des musiques qui vont de Debussy à Arvo Pärt. On trouve quelques aphorismes, dont celui-ci : « Tu ne cherches pas l’amour, tu cherches une expérience de l’amour ». A ce moment-là d’ailleurs, j’ai cru que j’étais dans un film de Claude Lelouch. Je ne m’attendais pas à ça. Je suis sorti de la projection très circonspect.

Eric Neuhoff : "On est en train de perdre Terrence Malik"

Je suis sorti plus que circonspect, mais dévasté, triste, désespéré… Je l’ai vu deux fois, même : parce que Tree of life est l’un des films les beaux que j’ai vu dans ma vie. J’ai l’impression que Malick est parti dans la strastosphère. Il avait tourné quatre films en trente ans, et là en quatre ans, il en a fait trois. Il ne faut pas qu’il se prenne pour Raoul Ruiz, ce n’est pas son rythme du tout. Là on est en train de le perdre, c’est gênant, c’est affreux, c’est d’un vide sidéral. Tout ce qui est était bien chez lui a disparu, il n’y a plus que les défauts. C’est comme Quentin Tarantino dans son prochain film… Tout ce qui était poétique est devenu chichiteux. Tout ce qui était profond est devenu emphatique, ce qui était beau est devenu clinquant. C’est vraiment une expérience très curieuse. L’absence de scénario se fait cruellement sentir. On voit ce pauvre Christian Bale errer sur des plages. Il y a beaucoup d’eau : des vagues, une piscine, un aquarium… c’est un film très creux, et assez prétentieux. Il y a une absence d’humour complète qui saute aux yeux.Et ces aphorismes… C’est comme si Paulo Coelho avait tourné une pub pour Eau Sauvage. D’ailleurs après chaque séquence on a l’impression que l’on va voir apparaitre un nom de marque. A un moment donné on aperçoit Antonio Banderas qui ne sait pas ce qu’il fait là. Nous non plus. On se dit : « Tiens, il a maigri ». Et comme il est espagnol, il se met à danser le flamenco… Et tout à coup Christian Bale saute dans la piscine tout habillé. Il y a donc beaucoup de costumes Armani à changer. Et s’il n’y avait pas le nom de Terrence Malick, on pourrait penser qu’il s’agit des chutes d’un mauvais film de Jean-Jacques Beneix.

Michel Ciment : "C’est un film caméra-stylo"

C’est très logique qu’Eric n’aime pas ce film. C’est un film qui accomplit ce qu’Alexandre Astruc en 1948 dans un texte-manifeste - L’avènement de la caméra-stylo - proposait. La caméra-stylo est un film où la caméra écrit le film. L’absence de scénario, on ne la reproche pas à un Argentin comme Lisandro Alonso qui pendant 45 minutes filme la découpe d’un arbre et obtient des prix à Cannes, et c’est même un cinéaste culte d’une certaine critique. Apichatpong Weerasethakul qui peut filmer des branches sous la pluie pendant 20 minutes, ça on trouve ça normal. Mais un Américain n’a pas le droit de faire ça et je pense que Terence Malick est un cinéaste expérimental.

On le voit dans A la merveille dont ce film est la continuation. La naissance de ce nouveau Malick, c’est dans Tree of life , où il y avait encore du récit, mais aussi ce côté contemplatif, totalement lyrique. Ce que fait Malick là, il nous racontele vide existentiel de Los Angeles, il nous montre un paysage urbain, ce qu’il ne montrait pas depuis très longtemps. Il introduit un Los Angeles fait d’acier, de verre... totalement inhumain. C’est un hymne à la femme ce qui est très rare chez les réalisateurs américains. La génération des Scorsese, Cimino et Coppola ne s’intéressait pas aux femmes. Alors que lui, c’est une exaltation de la femme. Toutes ces femmes qui le quittent, qui sont absolument sublimes. Je trouve formidable qu’elles acceptent de jouer, parce que sans ses actrices, il ne pourrait plus du tout faire de film. Je ne sais pas combien de temps, il va encore continuer, mais je suis fasciné, et je ne suis pas le seul. Antonioni aurait rêvé d’avoir la liberté de Malick. Mais il se sentait obligé de raconter des histoires alors que Malick s’en dispense.

Sophie Avon : "Moi je rentre dans le voyage"

Je suis d’accord avec Michel. J’adore le film. Malick est dans autre chose. Ça a commencé même avant Tree of life avecLe nouveau monde, avec une approche sensorielle avec des murmures, mais dans lesquels il y avait une narration assez classique. Là il s’en est affranchi complètement. Il a une façon d’appréhender le monde qui me bouleverse. On est là dans une sorte d’introspection. Il ne faut pas s’attendre à une histoire que l’on raconte de A à Z de manière claire, limpide. Ce n’est pas le type de narration qui l’intéresse.

Dans la vie, on est parcellaire, on entend des bribes de choses tout en pensant à autre chose. On ne cesse d’être comme ça. C’est ce qui intéresse Malick : d’essayer de faire un film qui ressemble à ce qu’on a qu’on a dans la tête. On peut ne pas rentrer dans le voyage, mais moi j’y rentre. C’est l’histoire d’une vie. C’est très fort.

Jean-Marc Lalanne : "Un film assez fort sur la durée"

Je ne suis pas vraiment entré dans le film durant le temps de la projection, mais en même temps, le film me hante. Le film produit quelque chose d’assez fort sur la durée. C’est le prolongement d’A merveille . On a l’impression que maintenant, Terrence Malick a trouvé une forme qu’il peut appliquer à n’importe quelle matière. Et cette matière-là, ça marche mieux. Cette manière de ne rien filmer vraiment, de tout effilocher, d’être dans le décousu, que chaque plan dure trois secondes pour raconter la dépression, l’absence à soi-même.

Comme Michel, j’ai beaucoup pensé à Antonioni avec cette manière de peindre un monde déserté de tout : de vie spirituelle, d’affect. Un monde désertifié qui rappelle Antonioni, et il a la bonne forme pour ça. Après, on peut trouver l’expérience de la vision du film un peu harassante parce que le film est vraiment sur une seule note, très monochrome. Mais c’est un geste de mise en scène assez impressionnant et assez fort. Ce n’est pas un film vide, c’est un film sur le vide qui finit par produire quelque chose d’assez plein que l’on accumule après la vision du film.

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