"Fantasmagorie", "Le Roi et l’oiseau", "Kirikou et la sorcière", "Ernest et Célestine" et "Ma vie de courgette". Quelle est la spécificité des dessins animés français ?

Détail de la couverture de "Cinéma d'animation, la french touch"
Détail de la couverture de "Cinéma d'animation, la french touch" © Laurent Valière / La Martinière - Arte Editions

Portrait de l’animation made in France en cinq films.Cinéma d’animation, la french touch, le livre somme de Laurent Valière, propose une plongée inédite et complète dans l’histoire de l’animation française. Du Praxinoscope d’Emile Reynaud à _Ma vie de Courgette_, le livre explore les spécificités des dessins animés "made in France". L’occasion d’une rencontre avec l'auteur autour de l’animation française, un secteur dans lequel la concurrence est rude.

"Fantasmagorie" d’Emile Cohl : les débuts

Laurent Valière : '"En 1907, Emile Cohl, réalise un film qui ressemble à… une tête à Toto qui bouge. Il a l’idée de dessiner à la craie sur un grand tableau noir un hurluberlu qui s’installe dans un fauteuil au cinéma. Une jeune femme avec un énorme chapeau s’assoit devant lui. Et il est gêné pour regarder l’écran. Le film dévie pour devenir ahurissant.

Ce film exprime le génie de la création des débuts. Fantasmagorie n’est pas le premier dessin animé au monde, mais Emile Cohl est l’un de ceux qui a le plus creusé le médium de l’animation. Pendant quatre années, il fait des dessins animés et filme des poupées qui bougent : il invente le stop motion, donc toutes les possibilités avec lesquelles on peut encore faire de l’animation aujourd’hui."

"Le Roi et l’Oiseau" de Paul Grimault : le stade artisanal

Laurent Valière : "Paul Grimault, c’est le père de l’animation. Parmi ses successeurs, il y a toujours quelqu’un qui a été conseillé par lui ou qui s’est inspiré de son travail.

Issu du groupe poétique et politique Octobre (comme Prévert ), il possédait tout le matériel pour faire du dessin animé dans son atelier. Dans les années 1930, il décide, grâce au soutien d’un grand industriel, de faire faire un grand bond en avant à l’animation. A l’époque où Walt Disney commence à faire Blanche Neige et les sept nains, des longs métrages avec une animation très léchée…

En France, nous n’avons pas les moyens de faire ça, nous en sommes encore aux publicités en noir et blanc, ou en papier découpé. Paul Grimault va commencer en faisant des publicités qui vont financer son travail artistique.

Le Roi et l’oiseau est une histoire assez triste. Dans un premier temps, le studio de Grimault va s'agrandir jusqu’à comprendre 100 personnes. Mais finalement le producteur décide de distribuer le film sans son accord sous le titre La Bergère et le Ramoneur. Le réalisateur va vouloir à tout prix achever son film qui sortira 30 ans plus tard sous son vrai titre : Le Roi et l’Oiseau. Il aura entre temps jeté des séquences qui ne lui plaisaient pas et il en aura refait faire d’autres.

Cela démontre que l’animation française souffre d’un manque d’argent cruel et en est alors au niveau artisanal. Paul Grimault fait tout tout seul ou presque, ou avec les moyens du bord. Alors que Hollywood en était déjà à une fabrication à la chaîne."

"Kirikou et la sorcière" de Michel Ocelot : une révolution

Laurent Valiere : Kirikou c’est emblématique d’une réussite de la politique d’aide à la création par les pouvoirs publics, c’est un peu Astérix chez les Gaulois. Le film est fabriqué avec tellement peu d’argent que le producteur n’a même plus assez pour créer des bandes annonces.

Il est à l’affiche en même temps que deux blockbusters de l’animation : _Mulan de Chez Disney et Le Prince d’Egypte,_ le premier dessin animé de chez Dreamworks. Et pourtant, ce film va remporter un succès uniquement par le bouche à oreille.

Le réalisateur Michel Ocelot se plaît à raconter que jusqu’à Kirikou, ses films n’étaient vus que dans des festivals. Il avait commencé à réaliser des séries pour la télévision. Mais il va se battre becs et ongles pour faire son film. Quand un distributeur lui dit qu’il faut à tout prix cacher les seins des Africaines, Michel Ocelot ne cède pas. C’est quelqu’un de têtu :

Si vous cachez ces seins, j’arrête mon film.

Le succès du film provoque un électrochoc chez tous les producteurs de cinéma en France. On se dit pour la première fois que l’on peut gagner de l’argent avec un dessin animé.

Il y a une trentaine de dessins animés produits en France entre 1892 et 1998. A partir de _Kirikou,_ il y en a une centaine. C’est donc un déclic.

C’est aussi dû au fait qu’aujourd’hui, grâce à l’informatique, les coûts de production d’un long métrage d’animation ont énormément baissé. Une porte s’est ouverte et permet à des films comme _Persépolis et aux Triplettes de Belleville_ de voir le jour.

► ALLER + LOIN : écouter Michel Ocelot invité de Si tu écoutes j'annule tout, du Grand entretien et de Downtown

"Ernest et Célestine" de Benjamin Renner : la touche de délicatesse

Laurent Valière : "Ernest et Célestine, César 2013 de l’animation, est un film emblématique de la French Touch parce que c’est puisé dans le vivier de l’illustration française. Il y a plein de personnages comme ça : Le petit Nicolas, ou les personnages de Solotareff… On a la chance d’avoir une industrie de la littérature jeunesse très forte. Benjamin Renner réussit à être totalement fidèle au trait de la créatrice Gabrielle Vincent.

Renner a un parcours très intéressant parce qu’il a commencé dans la BD, mais il ne pouvait pas s’empêcher de dessiner des supermans volant qui passaient sur toutes les pages de ses carnets. On note la finesse de son trait : le moindre petit détail, le moindre petit mouvement est extrêmement bien vu. C’est également une spécificité de la French Touch : c’est un style de dessin que vous ne verriez pas trop dans des séries ou des films américains.

Benjamin Renner aime dire que ses modèles sont les Japonais. Il a été nourri par les dessins animés du monde entier, mais il a tendance à penser qu’un dessin animé de Walt Disney singe ou théâtralise davantage un film, que la réalité, tandis que les films de Miyazaki sont beaucoup plus « observés » (tirés de la réalité qu’il a regardé).

Dans Ernest et Célestine, il lui importait d'exprimer la sensibilité de ses personnages par un simple mouvement de bras, un clin d'oeil ou une tête qui penche. Deux de ses films préférés sont Mes voisins les Yamada de Isao Takahata et Le Voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki. Il s’est vraiment nourri de la subtilité de l’animation japonaise, qui n’est pas exubérante comme dans l’animation à la Disney où il y a presque trop d’élasticité, avec un comique plus proche des cartoons.

Quand on regarde Ernest et Célestine, il y a une grande humanité qui émane des personnages."

►ALLER + LOIN : Ernest et Célestine, l'histoire d'un film

"Ma vie de Courgette" de Claude Barras : l'excellence "française"

Laurent Valiere : Claude Barras est Suisse, mais il a appris l’animation en France dans l’une de nos très bonnes écoles d’animation : l’école Emile Cohl. Et le film a été entièrement fabriqué en France. C’est de la stop motion, de l’animation en volume.

Ce sont les mêmes animateurs qui tournent dans le monde entier et qui animent les films de Tim Burton (L'Etrange Noel de Mr Jack), de Wes Anderson (l’incroyable Mr Fox), des studios Aardman (Wallace et Gromit) ou Ma vie de courgette. C’est une technique particulière, c’est comme si on tournait un film avec des personnages miniatures.

Claude Barras dit qu’un plateau de tournage de film d’animation avec des marionnettes, c’est comme un plateau de tournage normal. Mais en termes de volume, c’est divisé par 8.

Les personnages sont plus petits et il y a un seul animateur qui fait bouger les personnages et qui filme. Ce qui est remarquable, c’est l’humanité de cette histoire qui aurait pu être sordide. Ce film me fait penser au Petit Nicolas en version XXIe siècle, avec cette bande de gosses qui s’envoie des vannes tout le temps, et la petite histoire d’amour au milieu. Ce film a de la délicatesse et une part d’ombre comme dans des films d’animation japonais.

► Le livre : Cinéma d'animation, la French touch, de Laurent Valière est publié aux éditions La Martinière et Arte Editions. Il sera à l'honneur du Festival d'animation d'Annecy du 12 au 17 juin dans une exposition.

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