En 2019, les studios Disney vont sortir pas moins de 14 longs-métrages au cinéma. Entre Marvel, Star Wars, les remakes et autres suites, que reste-t-il de la créativité du célèbre studio d'animation ? Décryptage avec Christian Chelebourg, professeur spécialiste du cinéma de Disney.

John Lasseter, réalisateur de la saga Toy Story, et plusieurs personnages du film sur scène, pour l'annonce de la sortie du quatrième épisode
John Lasseter, réalisateur de la saga Toy Story, et plusieurs personnages du film sur scène, pour l'annonce de la sortie du quatrième épisode © AFP / Jesse Grant / GETTY IMAGES NORTH AMERICA

Accrochez-vous : Ralph 2.0, Toy Story 4, La Reine des Neiges 2, Dumbo, Aladdin, le Roi Lion, Artemis Fowl, Captain Marvel, Avengers 4, X-Men Dark Phoenix, Spider-Man Far from home, Les nouveaux Mutants, Star Wars 9, Pingouins. Voilà la liste (dans le désordre) des 14 films attendus de la part des studios Disney en 2019. Soit plus d'une sortie par mois. 

Mais si l'on regarde de plus près... ces quatorze films peuvent se ranger dans quelques grandes catégories :

  • Disneynature et son documentaire Pingouins
  • L'univers Star Wars n'aura qu'un film cette année, et ce sera le dernier de la troisième trilogie
  • L'univers issu des comics Marvel se verra enrichi de pas moins de cinq films, introduisant d'une part la super héroïne Captain Marvel qui risque de jouer un rôle non négligeable dans le quatrième Avengers, et d'autre part les Nouveaux Mutants, proches des X-Men (vous suivez ?)
  • Trois suites des grands classiques d'animation que sont Toy Story, Les mondes de Ralph et le phénomène La Reine des Neiges
  • Trois films en live action, c'est-à-dire des réinterprétations de grands dessins animés - et pas n'importe lesquels, puisque figurent dans la liste les deux mastodontes que sont Le Roi Lion et Aladdin, et que le troisième, Dumbo, est réalisé par Tim Burton. 
  • Et UN tout nouveau film, adaptation d'une série de romans jeunesse à succès : Artemis Fowl. 

Si avec tout cela vous n'avez pas trop le vertige, nous avons demandé à un spécialiste de nous aider à y voir plus clair : Christian Chelebourg, professeur d'études culturelles à l'université de Lorraine et auteur de Disney, l'avenir en couleur, décrypte la stratégie des studios Disney pour l'année à venir. 

Cette année, les studios Disney s'apprêtent à publier quatorze films, et beaucoup de suites ou de reprises de licences. Comment expliquer cela ?

Il faut l'interroger à partir de la nouvelle manière dont Hollywood conçoit ses produits, non plus en termes de création ou même d'adaptation, mais en termes de propriété intellectuelle. Ces propriétés intellectuelles, il faut les faire vivre. Par ailleurs, cela répond en partie à une demande du public, qui veut sa Reine des Neiges 2, par exemple.

Et puis, il y a tout de même chez Disney une tendance, très nette avec les films en live action, qui permet d'asseoir le caractère patrimonial de la filmographie Disney. Ca fait partie du patrimoine de la marque, qu'on valorise, qu'on fait vivre, sans regarder en arrière. C'est très net avec le nouveau Mary Poppins (sorti en décembre, ndlr) : du haut de mes 60 ans, j'ai l'impression que tout y est, ils ont tout refait. On a les mots fantaisistes, la scène des ramoneurs devient une scène d'allumeurs de réverbères. Tous les éléments qu'on attend y sont. A la fin du film, les enfants applaudissent : ils ont leur Mary Poppins du XXIe siècle ! 

C'est une maison qui s'apprête à fêter ses cent ans. Je ne sais pas s'ils le feront en 2023 pour le centenaire des studios ou en 2029 pour celui de Mickey. On voit bien qu'ils sont dans la position du studio qui a un siècle de succès auprès de son jeune public, et qui réadapte un certain nombre de choses, qui les remet au goût du jour. Et tout le monde est content ! 

Mais aujourd'hui, les studios Disney inventent moins de nouveaux univers, de nouvelles histoires, non ? N'ont-ils pas perdu leur créativité ?

Bien sûr que non ! Il faut garder en tête les proportions : cette année quinze films vont sortir. Pas plus tard que l'année dernière, c'était une dizaine. On en avait à peu près dix par an. La création, elle est toujours là ! Par exemple, les studios Disney font vivre leur patrimoine, ils fidélisent une clientèle, celle de Marvel qui est devenue hégémonique, ou celle de Star Wars - encore que Bob Iger (le PDG de la Walt Disney Company, ndlr) a reconnu qu'il avait fait une erreur en demandant trop de Star Wars. Les franchises, les licences, doivent vivre, mais d'un autre côté la créativité est toujours là pour quelques grands Disney, à mesure de deux par an, comme Casse-Noisette cette année.

On va nous dire que ce n'est pas très créatif... mais au fond, Disney a toujours adapté ! Depuis le début, Disney adapte. Simplement, désormais, ils adaptent d'autres choses, notamment les comics de Marvel -  et pour le coup, il n'existe encore aucun film Captain Marvel, donc d'une certaine manière c'est une création. Star Wars IX aussi, ce sera une création ! C'est, certes, l'univers de Star Wars, mais personne ne le connait encore !

Si l'on se fait l'avocat du diable, il y a deux très grosses productions qui arrivent : Aladdin et Le Roi Lion, en "live action", dont les bandes-annonces annoncent des films très similaires aux dessins animés d'origine. Refaire un film plan par plan, est-ce vraiment utile ?

On a déjà un peu connu ça avec la Belle et la Bête. En plus de capter une nouvelle audience, on a quand même vu un élément important dans le film : le personnage de LeFou très clairement amoureux de Gaston. Il y a une scène où c'est très clairement dit, lorsqu'il chante son hymne à Gaston. Cette scène-là, elle induit, pour celui qui va regarder tout Disney, un effet de lecture rétrospective : on se dit qu'après tout, c'était déjà présent dans le premier film, celui de 1992. Evidemment, ça n'était pas dit explicitement, et pour cause. 

La réécriture, même en plan par plan, induit toujours une relecture, une sorte de remise à jour, de réactualisation, du message des anciens films. Cela permet de donner une unité historique, comme s'il y avait une intention qui serait la même depuis le début - alors qu'elle n'existe pas en réalité - à un fonds extrêmement divers. 

Le choix d'adapter Dumbo, Aladdin et Le Roi Lion montre aussi une sorte d'euphorie de la prouesse technique. Dessiner un éléphant qui vole, ce n'est pas un problème. Le faire voler dans un film, c'est autre chose ! Et là, on est dans une logique spectaculaire, où les studios Disney montrent ce dont on est capable techniquement. On a affaire à des gens du visuel : et être capable de jouir soi même et de faire jouir le public de choses qu'on peut faire visuellement, et qu'on ne pouvait pas faire avant, ça fait aussi partie des motivations. 

Passer du dessin animé au film en images réelles, est-ce que ça induit un changement de philosophie ?

Il y a une différence fondamentale du point de vue même de la logique poétique de Disney : un film en prise de vues réelles fonctionne sur le procédé où l'on se dit qu'à un moment ou à un autre, il y a eu un acteur là, que ça a existé. Il y a de cela dans le live action. Alors que le dessin animé, lui, c'est de l’irréel qu'on vous met sous les yeux. C'est exactement comme quand on vous dit "Il était une fois" : à partir du moment où vous savez que ce sont des dessins, vous savez que ce n'est pas vrai. On est dans la féerie. 

Ce qui fonctionne aujourd'hui avec de vrais acteurs, avec de vrais animaux, c'est qu'on a cette impression de vérité. C'est l'achèvement d'un procédé qui consiste à contaminer l'image réelle par la féerie qui vient des dessins animés. Là, on est véritablement dans l'empire de l'irréel. 

En plus du personnage de LeFou dans la Belle et la Bête, on a aussi beaucoup parlé du personnage d'Elsa dans La Reine des Neiges (qui serait la première princesse lesbienne de Disney selon plusieurs théories de fans). Comment Disney joue-t-il son miroir de la société ?

Il y a un principe économique de base : il faut toucher le plus large public possible. On est sur la ligne de consensus. Il y a à la fois quelque chose de progressiste, car il y a chez Disney une volonté très claire de plaider pour la diversité, pour l'inclusivité, pour une certaine forme de multiculturalisme post-identitaire. 

Tout ça se joue sur fond de ce que la société est capable d'accepter. On tend à la société un miroir qui est celui de la féerie, puisque l'objectif ce sont les fins heureuses. Ce miroir reflète une partie dominante de l'opinion publique. Souvent, on va au-delà de ce que l'opinion publique est capable réellement d'accepter à un moment donné, ce qui fait que les franges les plus archaïques donnent régulièrement dans le "Disney bashing". Mais il s'agit de donner véritablement à l'Amérique ce que l'Amérique est idéologiquement et éthiquement en état d'entendre, et de lui envoyer un reflet le plus progressiste, de l'encourager dans ce sens là. 

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