« L’Armée du crime », tel est le titre du nouveau film réalisé par Robert Guédiguian qui sera présenté en sélection officielle hors compétition durant le Festival de Cannes et sortira sur les écrans le 16 septembre prochain. Vous en parler aujourd’hui revient à vous parler d’un film-fantôme pour vous, un film qu’il vous faut attendre cinq mois encore. Loin de moi l’idée de jouer les bégueules en faisant silence ou de vous faire bisquer et il me faudra revenir longuement sur ce film lors de sa sortie en salles.Seulement voilà, il me presse de vous dire aujourd’hui ce que j’ai ressenti en découvrant ce film. Ce n’est pas la première fois que le cinéma traite du groupe Manouchian et de « L’Affiche rouge » : Frank Cassenti s’y était déjà essayé en 1976 dans un film très brechtien, daté désormais, pourquoi ne pas le dire, mais foncièrement courageux. Guédiguian, avec ses scénaristes Serge Le Péron et Gilles Taurand, a fait une œuvre radicalement différente, plus accessible, mais certainement pas moins exigeante. Il y souffle l’air libérateur et décidément nécessaire d’une pédagogie du passé qui ne pouvait se cantonner à la lecture d’une lettre lors de la rentrée des classes. Résolument « élitaire pour tous », Guédiguian place ses pas dans ceux de Jean-Pierre Melville depuis le titre, variation sur « l’armée des ombres », jusqu’à des lieux, des décors et des situations qui sont autant d’échos, d’hommages et de prolongements du film de Melville. Non pas un remake évidemment, mais le pendant internationaliste d’une chanson de geste qui chez Melville était franco-française : chez Guédiguian, à côté de l’armée des ombres, on trouve l’armée des sombres, celle des métèques, des basanés, des pas-Français (« à prononcer vos noms sont difficiles » dixit Aragon). C’est à cette Résistance-là que Guédiguian et ses scénaristes élèvent non pas un monument froid et glacé, mais bien une fresque animée avec ses héros quotidiens, ses routines résistantes et ses violences jamais banales. En fait, le duo Guédiguian-Taurand, celui du fabuleux « Promeneur du Champ de Mars » consacré, on s’en souvient, à François Mitterrand, nous refont avec bonheur le même coup : parler d’Histoire avec des histoires, parler du passé au présent et par conséquent du présent au passé, autrement dit conjuguer les temps narratifs non pour manipuler mais pour éclairer. De ce point de vue, les dialogues écrits par Gilles Taurand sont d’une sidérante justesse. Faire vrai n’est pas son propos, c’est faire juste qui compte. Là aussi, la réussite est totale.Un film militant ? Un film historique ? Un film politique ? Oui, assurément oui, mais alors un modèle du genre. A aucun moment, Guédiguian ne refuse l’inévitable gravité de son sujet. A aucun moment, il ne joue au plus malin avec l’Histoire. A aucun moment, il ne cède aux facilités du spectaculaire. Dans l’océan des films veules ou ridicules qu’a suscités la France de l’Occupation, cette « Armée du crime » redonne au cinéma de la vigueur et de la beauté, à l’instar d’un casting dont on n’a rien dit à tort. Abkarian, Ledoyen, Stévenin, Leprince-Ringuet, Darroussin, Naymark et les autres y sont absolument impeccables de retenue et de rectitude.« L’Armée du crime » est un film qui fait sentir le poids de chaque âme confrontée à son destin et à sa responsabilité. C’est un film qui se tient debout et droit. Ecrit à la pointe sèche pour la forme, tout en fraternité pour le fond. C’est dire s’il est plus que nécessaire.La phrase du jour ?« Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la liberté et de la Paix de demain. »Extrait de l’ultime lettre écrite le 21 février 1944 par Missak Manouchian à sa femme Mélinée Manouchian

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