L'oeuvre de Miyazaki et Takahata est exposé à Paris ; l'occasion d'éclairer leur travail avec Marie Pruvost-Delaspre, spécialiste de l'animation japonaise.

C’est une exclu européenne : les maîtres de l'animation japonaise Hayao Miyazaki et Isao Takahata exposent 1300 dessins de lay-outs de leurs films.

Le “lay-out” est un terme cinématographique qui signifie littéralement “mise en scène” ; c’est à cette étape que sont fixés définitivement les mouvements de caméra, les actions des personnages, les décors... Ils permettent aux équipes de travailler parallèlement - les uns sur les décors (fixes) et les autres sur les animations de personnages. Les lay-outs sont, en quelque sorte, à la fois des documents inédits (puisque réservés habituellement aux seuls yeux des membres du studio) etun aperçu des films imaginés dans leur version définitive .

Sur le lay-out ci-dessous d'un plan de "Mon voisin Totoro", le décor est calé, dessiné en gris. Le personnage qui sera animé est lui dessiné en rouge. Le cadre noir indique la taille de l'image, proportionnelle à celle d'un écran de cinéma commun. Les marges sont utilisées pour les annotations des chefs de l'animation : combien de temps dure le plan, à quelle vitesse le décor doit défiler à l'écran si nécessaire...

Lay-out de "Mon voisin Totoro"
Lay-out de "Mon voisin Totoro" © Ghibli

Les animateurs du studio Ghibli ont la particularité de produire des lay-outs extrêmement précis, esthétiquement aboutis et lisibles même pour les néophytes . L’exposition au musée Art ludique (Paris) a pour ambition non seulement de revoir l’œuvre des deux plus grands réalisateurs d’animation japonaise, mais aussi de mieux comprendre les mécanismes du cinéma d’animation en tant que tels.

En effet, Miyazaki et Takahata sont novateurs dans le domaine. Marie Pruvost-Delaspre explique qu' "On trouve des mouvements de caméras très étonnants chez Miyazaki , comme on en voit peu en animation." Si on croit Toshio Suzuki, il paraitraît même que “Miyazaki et Takahata ont vraiment été les premiers à chercher à travailler cette profondeur de champ à l’image, cette forme que Disney a repris après en s’inspirant de Chihiro et Mononoké pour le réintégrer dans leur films ".

Ghibli, petit frère d'Heidi, Sherlock Holmes et Arsène Lupin

Quand on pense aux réalisteurs Miyazaki et Takahata, ce sont d'abord "Princesse Mononoké", "Le Tombeau des lucioles" et "Le Voyage de Chihiro" qui viennent à l'esprit. Et pour les initiés, éventuellement, "Mes voisins les Yamada", qui raconte le quotidien du famille japonaise. Extrait :

Mais avant ces chefs d'œuvres internationalement reconnus, qu'y avait-il ?

Hayao Miyazaki et Isao Takahata se sont rencontrés à la Toei , incontournable studio d’animation au Japon dans les années 1960. Ensemble, ils ont participé à "Horus, prince du soleil" (1968) - Takahata en tant que réalisateur et Miyazaki en tant que directeur de l'animation. Le film rencontre un succès mitigé à sa sortie, et les deux compères se retrouvent mis à l’écart par la Toei.

Du coup, tous deux quittent le studio au début des années 1970 et se mettent à travailler pour la série télévisée pendant une dizaine d’année. Car avant de devenir les auteurs internationalement reconnus avec “Le Voyage de Chihiro” ou “Le Tombeau des lucioles”, Takahata et Miyazaki ont travaillé sur certains des "anime " (série animée japonaise) qui se sont multipliés sur nos écrans français dans les années 1970 - 1980 et qui étaient tant décriés à l’époque - même si leurs productions se distinguent : “Heidi” (oui, Heidi, “petite fille des montagnes, petite fée de nos campagnes”, souvenez-vous) ou encore les séries Sherlock Holmes et Edgar de la cambriole (d’après les aventures d’Arsène Lupin). C’est cette dernière qui permet à Miyazaki de devenir réalisateur d’un long-métrage pour la première fois lorsqu'il l'adapte sur grand écran en 1979.

Je ne peux pas dessiner sans déformer, je refuse de dessiner des lignes de perspectives droites ; elles rendent l’image ennuyeuse.

Dans un Japon essentiellement tourné vers la série télévisée à l’époque, Takahata et Miyazaki rêvent de long-métrages, de films de qualité, d’innovations narrative, technique, esthétique, d’originalité… En 1984, il sortent ensemble "Nausicaä de la vallée du vent", épopée féministe et écologique qui tranche par sa qualité et son envergure avec les productions de l’époque. C’est le premier long-métrage officiel du studio Ghibli - même si, techniquement, le film est sorti l'année précédent la création du studio lui-même - car la colonne vertébrale du studio était déjà là : Toshio Suzuki était là, Isao Takahata le producteur du film, Hayao Miyazaki le réalisateur, Kazuo Komatsubara directeur de l'animation, Joe Hisaishi à la musique...

Aujourd'hui, le film a un peu vieilli, mais souvenez-vous, en 1985, chez Disney, c'était la sortie de "Taram et le chaudron magique"...

… Sauvés par une peluche

Le dessinateur Mœbius, fan de la première heure de Miyazaki, disait :

Miyazaki aime casser les systèmes sur lesquels il s’appuie, mais sa préoccupation est toujours la satisfaction du public. Il y a un mélange d’aventure et de souci du spectateur.

Et c’est peut être ça, la recette du succès du studio… même s’il est loin d’avoir toujours évité les difficultés financières ! Marie Pruvost-Delaspre explique qu' “Aux origines du studio, c’était une entreprise très compliquée, dangereuse, et qui n’avait pas tant de chances de réussir que ça . Le producteur dit bien qu’ils remettaient leur peau en jeu à chaque film. "Mon voisin Totoro" n'avait pas si bien marché que ça lors de sa sortie au Japon : il avait surtout attiré un public scolaire, et était tombé un petit peu dans l’oubli. Le film était passé une fois à la TV, mais rien de plus.

C’est vraiment la peluche Totoro qui a popularisé le personnage et fait cet espèce de symbole qu’il est devenu aujourd'hui. Suzuki dit - un peu par provocation - que c’est la peluche Totoro qui a sauvé le studio , car elle a apporté une manne financière totalement imprévue, et que cela leur a permis de convaincre de nouveaux investisseurs de se lancer dans un nouveau film."

Miyazaki a pris sa retraite à la fin de son dernier film, “Le Vent se lève”, Takahata lui ne prend pas sa retraite mais accuse ses 77 ans… Au fond, y a-t-il encore un studio Ghibli aujourd'hui ? Pour Marie Pruvost-Delaspre, la réponse est nette : “Le nom de Ghibili n’existe pas en dehors de Miyazaki et Takahata”.

Lay-out de "Princess Mononoké"
Lay-out de "Princess Mononoké" © Ghibli

Un studio sans héritiers, alors ?

Il y a des réalisateur japonais qui revendiquent l'héritage Ghibli ; il y en a aussi qui ont été intronisés héritiers de Miyazaki mais n’avaient rien demandé. Et il y a eu des tentatives au sein même du studio de préparer l'avenir : "Si tu tends l'oreille" par Yashifumi Kondo (1995), "La Colline aux coquelicots" de Goro Miyazaki (2011) ou encore "Souvenirs de Marnie" par Hiromasa Yonebayashi (janvier 2015)

Pour Marie Pruvost-Delaspre, "Mamoru Hosoda ("Summer Wars", "Les enfants loups"...) est celui qui creuse le plus le sillon proposé par Ghibli , par cette double inspiration réaliste et fantaisiste, le caractère très riche visuellement et narrativement de ses films”.

Toujours selon elle, “Miyazaki a choisi Hideaki Anno comme héritier officiel - ce n’est pourtant pas un personnage qui gravitait dans les mêmes types de film ni même d’influence ou de revendications esthétiques. Anno est le réalisateur de la série Evangélion et un des codirecteur du studio Gainax, le studio où sont nées toutes les grandes séries animées des années 1990. C’est vraiment quelqu’un qui a cherché formellement à apporter de nouvelles manières de travailler l’animation en introduisant des montages très rapides. Evangelion utilise de nombreuses choses qui ont marqué à l’époque : des personnages très fouillés, une attention énorme portée sur les dialogues, interactions entre les personnages au cœur du propos. Aujourd’hui, il est entré dans une autre phase, a créé un studio indépendant pour faire des courts métrages.”

Une manière de dire :

Ça ne m’intéresse pas tous ces gens qui essaient de faire comme moi, je suis celui qui a une proposition de cinéma.

quelques références

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Site de Marie Pruvost Delastre
Site de Marie Pruvost Delastre © Marie Pruvost Delastre
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L'art de "Nausicaa de la vallée du vent" (studio Ghibli)
L'art de "Nausicaa de la vallée du vent" (studio Ghibli) © Glénat
L'art de "Mon voisin Totoro" (studio Ghibli)
L'art de "Mon voisin Totoro" (studio Ghibli) © Glénat

Pruvost-Delaspre est professeur de cinéma ; elle donne des cours à la Sorbonne Nouvelle sur le cinéma d'animation, sous ses apects historiques, économiques et esthétiques. Elle vient de finir une thèse sur l'animation japonaise. Vous trouverez sur son site une introduction assez complète au cinéma d'animation japonais, qui donne de bonne clefs pour découvrir l'univers du cinéma animé japonais

"Nausicaä de la vallée du vent " est le premier film "officiel" du studio Ghibli. En vérité, le film est sorti l'année précédent la création du studio lui-même (1985), mais la structure de Ghibli était déjà là : Toshio Suzuki était déjà là, Isao Takahata était le producteur du film, Hayao Miyazaki le réalisateur, Kazuo Komatsubara directeur de l'animation, Jo Hisaichi à la musique... Les éditions Glénat proposent dans "L'art de Nausicaä de la vallée du vent" (2007) de découvrir les étapes de création du film - et retracent notamment les premiers moments de vie du studio - avant le studio.

Glénat a également sorti "L'art de mon voisin Totoro" (2013), artbook autour de la création d'un autre film de Miyazaki - Totoro. On y trouve le témoignage d'un journaliste à l'époque dans les studio Ghibli - et notamment cette citation savoureuse : "Hayao Miyazaki, quand il est confronté à un gros problème, a tendance pour le résoudre à créer un autre gros problème afin de minimiser la difficulté précédente"

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