C’est comme un film fantôme. Il en existe des milliers à travers le monde à l’état de scénarios, de bouts de films réalisés, de films terminés mais non montés. Des films qui n’ont jamais vu le jour des salles obscures. Pour des centaines de raisons : intimes, politiques, financières, techniques ou même inconnues ! Mais le résultat est le même : à eux seuls, ils pourraient remplir une cinémathèque ou constituer une vaste nécropole. Les fatalistes diront que si ces films n’existent pas vraiment, c’est qu’ils ne devaient pas exister un point c’est tout. Les autres rêveront, la nuit venue, de ces chefs d’œuvre peut-être qui nous resteront interdits. On se verrait bien dans le seconde catégorie juste pour fantasmer sur ces histoires invisibles souvent signées par des cinéastes de génie. C’est le cas de « L’Enfer » que Clouzot commença et ne termina jamais. Un documentaire de Serge Bromberg vient de ramener à la surface ce non-film maudit dont Chabrol tourna sa propre version (fort différente) en 1994. Désormais, on peut toucher cet absent du regard… Désormais les images de Romy Schneider littéralement instrumentalisée pour les besoins du tournage par le cinéaste nous reviennent. Incroyables images mises en scènes comme des tableaux vivants. Incroyables images où une actrice accepte tout ou presque. Elles témoignent t d’un tournage à la fois pharaonique et calamiteux, gigantesque et mort-né. Pour un film qui se voulait total sur le thème de la jalousie, partageant le monde entre les rêves et les fantasmes (en couleurs) et la réalité (en noir et blanc). Bromberg, évidemment, ne fait pas naître (et heureusement !) le film sous nos yeux mais grâce au croisement de trois sources (des témoignages, des lectures et,, le plus fabuleux, des extraits du film proprement dit) il nous donne à voir le squelette de ce monstre à l’état pur. À nous ensuite de nous faire notre propre film, ce qui après tout relève d’un exercice très sain : laisser libre cours à l’imaginaire. En l’état, et à la fin de la projection, on ne peut qu’être enthousiasmé par cet « Enfer » chimérique et revenu du passé pour nous revisiter. Comme le « repentir » d’un tableau, ce documentaire excite nos sens et aiguise nos appétits. Il semble nous provoquer au bon sens du terme, c’est-à-dire engendrer chez nous l’envie d’en voir plus. Envie qui restera à jamais inassouvie. Que de temps en temps, le cinéma repose encore sur la frustration, à l’heure du virtuel, de la 3D et du « tout est possible », relève tout simplement d’un petit bonheur dont on aurait tort de se priver.« L’Enfer » est à l’affiche de bonnes salles de cinéma depuis ce 11 novembre.Ah ! ça ira !La phrase de la nuit ?« Être matinal est une preuve de maturité. » Gustave Flaubert, « Dictionnaire des idées reçues »

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