C’est quasiment un rituel. Après chaque projection de presse ( à Cannes comme ailleurs, soit dit en passant), les journalistes échangent leurs réactions à chaud. Conversations courtes ou longues, boutades, interpellations,… on y rôde même des formules, des jugements, des titres. Bref, ça discute du film vu, en toute liberté. Ce fut donc le cas ce soir après la première projection du film de Michael Haneke, « Le Ruban blanc », en compétition. Autour de moi, on ne « comprend » pas, on ne voit pas ce qu’ « il » veut dire, on reste « extérieur » et moi, du coup, je reste bien seul avec mon enthousiasme ! La position du critique solitaire est aussi difficile à tenir que celle du tireur couché ! Non, je plaisante évidemment. On s’habitue : un jour à faire partie du « troupeau », le lendemain à jouer le loup solitaire prêt justement à se jeter sur ledit troupeau en l’accusant de panurgisme.Je ne sais pas si je « comprends » le Haneke. Faut-il comprendre les films ? Un jour un pseudo critique gastronomique déclarait ne pas avoir « compris » tel plat (ce qui d’ailleurs était bien fait pour lui, puisqu’il était allé le manger chez un cuisinier espagnol fou de modernité idiote et déjà dépassée !). Et Bach, il faut le comprendre ? Et Vermeer aussi ? Ce n’est même plus du cartésianisme, ce souci-là. C’est un aveu de faiblesse, une peur de se laisser envahir. « C’est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau » dit l’Annoncier en prologue du « Soulier de Satin ». Ceux qui souffrent de ne pas comprendre un artiste devraient avoir cette phrase en tête.Et « Le Ruban blanc » d’Haneke dans tout ça ? Un film déstabilisant. Pas une once de provocation, d’images choc. Pas de pianiste ciselante. Pas de massacre familial. Pas d’apocalypse maintenant. Même pas un suicide à la carotide. Rien. En apparence. « Un village de l’Allemagne du Nord protestante.1913. A la veille de la Première Guerre mondiale. L’histoire des enfants et adolescents d’une chorale dirigée par l’instituteur, leurs familles : le baron, le régisseur, le pasteur, le médecin, la sage-femme, les paysans. » Fin du synopsis, ou presque. Mais inutile d’aller plus loin. Quoi ? Haneke le cinéaste qui traque les images d’aujourd’hui et de demain, celui qui nous met le nez dans notre voyeurisme, cette fois il nous fait le coup d’un film « classique », linéaire, en noir et blanc, le tout sur 2h25.Précisément, quand Haneke nous fait ce coup-là, il faut y réfléchir à deux fois. Une filmographie, c’est une généalogie. Chaque cinéaste chante dans son arbre. Mais avec parfois une chronologie déroutante. « Le Ruban bleu », ou les racines du cinéma d’Haneke. C’est comme s’il nous disait : « Voilà, tout ce que je vous ai montré jusqu’à présent trouve sa source et ses origines dans ces histoires d’enfants et de pasteur, de mari et de maîtresse, de castrateur et de frustré. » Dans cette Europe du Nord lourdement et charnellement ( !) protestante. Un jour (enfin), Lars von Trier fera un film sans vilebrequin manié par Charlotte Gainsbourg, un film faussement apaisé mais vraiment en colère, un film généalogique de ce type-là et alors les enflures d’ « Antichrist » tomberont d’elles-mêmes. Et quand le même von Trier se paye notre tête en dédiant son film à Tarkovski, Haneke pourrait légitimement dédicacer son « Ruban blanc » à toutes les cinématographies d’Europe du Nord depuis la création du cinématographe. Visuellement époustouflant, son film a des allures de chef d’œuvre définitif qui donne envie de revisiter l’ensemble de ses films. Comme on tire le fil d’une pelote. Le film sera en salles le 21 octobre prochain.La phrase du jour ?« N’arrive-t-il pas qu’un moucheron à peine visible agite davantage la surface d’une mare que la chute d’un gros caillou ? »Georges Simenon, "La Vérité sur Bébé Donge" (c'est la première phrase du roman)

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.