Pour les besoins d’une chronique consacrée à l’actualité du DVD, j’ai revu « L’Œuf du serpent » de Bergman que l’éditeur Carlotta vient de sortir dans un coffret agrémenté d’un livret passionnant sur ce film hors-norme dans l’univers de Bergman. Un film à rebours du cinéma pratiqué habituellement par le réalisateur suédois, à l’exception notable de « La Flûte enchantée » notamment. En Allemagne, où il s’est réfugié, Bergman tourna donc un film historique à gros budget avec des centaines de figurants, de multiples décors et durant plusieurs semaines de tournage. Responsable indirect de ce virage artistique : le fisc suédois. L’année précédant le tournage du film, Bergman a fui son pays natal à la suite d’une campagne de presse stigmatisant une incivilité fiscale qui s’avèrera inexistante deux ans plus tard à la suite d’un jugement. En terre étrangère, le cinéaste change donc de forme sans pour autant abandonner ses thématiques et ses obsessions récurrentes. « L’Œuf du serpent » se déroule dans le Berlin des années 20, le Berlin qui verra bientôt éclore et prospérer la bête infâme du Nazisme, mais on y côtoie comme toujours chez Bergman la solitude, la mort au travail, la persécution, les affres de la consciences et les abysses de l’inconscient. Or, au delà de cette constance, il existe un cœur secret du film, une part d’ombre qu’il convient de décrypter en fonction d’un moment particulier de la vie de Bergman qu’il n’a jamais caché. A l’âge de dix-huit ans, le cinéaste fit un voyage de deux jours à Berlin. Nous sommes alors en 1936 au moment des Jeux Olympiques instrumentalisés par Hitler et filmés par Riefenstahl. Bergman fit ensuite un long séjour dans une famille de Thuringe entièrement dévouée à la cause nationale-socialiste. Et Bergman de raconter : « On ne m’avait pas vacciné en Suède contre l’idéologie nazie et ce qui devait arriver arriva : en tout elle me parut admirable. Je fus pris d’un zèle fébrile. » Par la suite, Bergman assiste à un meeting d’Hitler qu’il trouve « fascinant » et le « spectacle hallucinant ». En conclusion, il ajoutait : « Je suis retourné en Suède totalement converti au National-Soialisme : je n’avais jamais vécu rien de tel. Je m’en suis guéri plus tard. » Incroyable confession en vérité d’un enfant assurément de son siècle. Et c’est bien à cause de ces errements de jeunesse que « LŒuf du serpent » résonne aussi comme une exploration intime des mécanismes qui peuvent conduire au Mal absolu, à travers notamment le personnage du Docteur Vergerus, réincarnation évidente du Mabuse de Fritz Lang. L’édition de ce DVD permet fort opportunément la découverte ou la redécouverte d’un film majeur.Ah ! ça ira !La phrase du soir ?« L’air est plein d’une haleine de rosesTous les vents tiennent leurs bouches closesEt le Soleil semble sortir de l’ondePour quelque amour plus que pour luire au monde. »François de Malherbe, « Recueil »

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.