Bienvenue en URSS, en 1933, aux côtés du journaliste Gareth Jones prêt à tout pour obtenir un entretien avec Staline. Ambition bientôt contrariée par un autre de ses confrères, Walter Duranty, à la solde du Kremlin. Les critiques saluent un film historique essentiel mais regrettent une mise en scène classique.

Dans "L'ombre de Staline", l'acteur James Norton incarne le journaliste Gareth Jones
Dans "L'ombre de Staline", l'acteur James Norton incarne le journaliste Gareth Jones © AFP / ROBERT PALKA / COLLECTION CHRISTOPHEL

Le film présenté par Jérôme Garcin 

C'est le grand retour du cinéma. Le film aurait dû sortir le 18 mars. Sur un sujet qui trouve enfin le grand écran pour une histoire tout à fait véridique. 

Nous sommes en 1933 et Gareth Jones, joué par James Norton, à la fois journaliste et conseiller du Premier ministre britannique, débarque à Moscou. Il a déjà réussi à interviewer Hitler, et au culot. Désormais, il compte bien décrocher le même scoop avec Staline. 

Seulement voilà, "le petit père des peuples" est inapprochable et, surtout, il est protégé par des journalistes tout à fait véreux qui servent sa propagande, parmi lesquels le correspondant à Moscou du New York Times, Walter Duranty (Peter Sarsgaard). Et lorsque Garreth Jones sème les agents de la Guépéou et part pour l'Ukraine, il découvre l'ampleur de la famine. Le fameux "Holodomor" qui a fait entre 2,5 millions et 5 millions de victimes que Walter Duranty s'empresse de nier. 

Ce lanceur d'alerte, Garreth Jones, sera assassiné en Mongolie intérieure, très jeune à l'âge de 29 ans. Il faudra attendre 1990 pour que, dans un édito, le New York Times dénonce les mensonges de son correspondant à Moscou, Walter Duranty. 

Le film raconte pour la première fois en images ce duel entre ces deux journalistes  : l'un qui est allé jusqu'au bout de sa vérité, l'autre était un imposteur et un vendu.

Le film est classique mais capital du point de vue historique.

Eric Neuhoff : "un film banal mais très convenable pour une reprise cinéma"

EN : "Je ne sais pas si le film est quinquennal, mais il est plan-plan en tous cas. Mais c'est peut-être une qualité puisque c'est voulu. C'est un film historique comme les histoires de l'oncle Paul dans Spirou pour apprendre aux enfants ce qui s'est passé à tel ou tel endroit et le fait est que c'est un épisode qu'on a assez peu traité au cinéma. Moi, j'aime bien quand on prend un journaliste comme héros et celui-là est vraiment un type formidable qui est apparemment plus ou moins copain avec George Orwell, qu'on voit à intervalles réguliers en train de taper.

C'est le point d'orgue du film lorsqu'on voit George Orwell taper à la machine cette histoire inspirée de cet épisode tragique avec des millions de morts. 

C'est le film de reconstitution banal et très convenable.

Le film où on voit ce type qui se fait prendre pour un espion, qui part clandestinement dans un wagon où il échange une miche de pain contre un manteau. Il croise des enfants qui lui volent ses provisions et tombe sur des paysans morts de froid dans leur lit. 

C'est un film chichiteux parce avec ces petites afféteries de caméras par moments : des ralentis, des accélérations qui ne servent pas à grand chose... Et l'assistante du méchant journaliste du New York Times, c'est la sœur de la reine dans la série TV The Crown, ce qui crée un petit décalage (rires). On se dit "mais qu'est-ce qu'elle fait là ?". Et Peter Sarsgaard est cet excellent journaliste véreux, partouzeur, opiomane, qui organise des orgies dans son appartement. 

Si on s'intéresse à ça, pour la reprise, doucement, on a ce film sérieux.

Pour Eva Bettan, "c'est un film extrêmement classique mais formidable"

EB : "Le sujet est effectivement très intéressant. C'est un reporter, en quelque sorte. C'est celui qui voit ce que les autres ne voient pas. Il se pose une question très simple : mais d'où vient l'argent de Staline ? Comment fait-il en 1933 ? On nous dit que l'Ukraine est le grenier à blé, il se débrouille donc pour aller voir ce grenier à blé. Ce qu'il y a de bien, c'est qu'il ne passe que quelques jours là-bas. La réalisatrice ne prétend pas nous montrer toute la famine. Mais c'est ce qui est intéressant car d'habitude, les famines sont liées à des conditions climatiques. Là, c'est une famine politique. Staline veut l'argent et il les affame. 

Il y a une scène qui ne peut pas passer, c'est une scène de cannibalisme. Je ne sais pas comment montrer le cannibalisme, mais le montrer comme cela donne une scène extrêmement maladroite". 

C'est extrêmement classique comme manière de faire mais l'histoire est formidable.

Selon Xavier Leherpeur, "Agnieszka Holland manque de finesse d'exécution et a, pourtant, les moyens de faire mieux que ça"

XL : "C'est incontestable que le sujet est important, qu'il n'a pas été assez traité, qu'il faut le traiter, bien évidemment. Mais fallait-il le confier pour autant à Agnieszka Holland, qui n'est pas réputée pour sa finesse et sa délicatesse d'exécution ? 

Quand vous me dites qu'il est plan-plan, la caméra est effectivement constamment à l'épaule avec des panoramiques extrêmement accentués pour bien aller, justement, poser le regard sur ce qu'il y a d'horrible, sur ce qu'il y a de plus dégoûtant dans cette famine-là. Elle insiste énormément. Et au cas où on n'aurait pas encore compris, on a Orwell qui lit La ferme des animaux pour bien nous faire comprendre d'où vient l'inspiration (l'ouvrage est la grande fable anticommuniste de Georges Orwell). Il s'agit de comprendre comment cette tragédie, rapportée par ce journaliste, a nourri les idées de George Orwell.

J'étais content de voir l'acteur James Norton dans un rôle principal, puisque c'est peut-être le futur James Bond. En tout cas, tout le monde murmure son nom pour reprendre le rôle de 007. C'est un excellent acteur qu'on voyait surtout à la télévision jusque-là britannique. Mais j'aurais voulu qu'elle y mette un peu de délicatesse. 

Est-ce qu'on est obligé de faire boiter à ce point le méchant pour bien nous faire comprendre qu'il est vraiment très méchant ? 

En effet, il a des allures de majordome dans le film d'horreur qui ouvre la porte comme ça aux futures victimes… De temps en temps on a envie de dire à Agnieszka : "eh tranquille, vous avez les moyens, le devoir de mémoire est accompli mais le devoir de cinéma laisse à désirer". 

"L'ombre de Staline" d'Agnieszka Holland (juin 2020)
"L'ombre de Staline" d'Agnieszka Holland (juin 2020) / Robert Palka

Michel Ciment est partagé 

MC : "Je suis très partagé. Je suis tout à fait d'accord sur l'importance que le film porte en lui-même. La représentation des crimes de Staline est plutôt bien traitée et, surtout, il y a très peu de films sur ce sujet. 

Mais, en même temps, le film a un double aspect. Une introduction extrêmement longue, on met du temps à s'installer. Il y a des éléments comme Georges Orwell, La ferme des animaux, et tout ça est absolument inutile… Le film faisait déjà 2h25. Elle avait coupé 30 ou 40 minutes. C'est peut-être aussi le défaut de sa scénariste, qui est une débutante

C'est un scénario extrêmement filandreux, lâche.

Cependant, dès qu'on arrive en Ukraine et qu'elle filme dans des tons presque monochromes tout ce qui se passe là-bas à ce moment-là, c'est tout à fait passionnant. Je pense qu'on peut s'interroger encore une fois sur la cécité du monde occidental et ce journaliste complice qui trouve ça très bien. On peut s'interroger sur la cécité de la presse, qu'elle soit bourgeoise ou encore plus communiste, évidemment, qui n'a jamais parlé de ça. D'ailleurs, le titre du film en VO c'est "Mr Jones". C'est dire à quel point le personnage est connu puisqu'on peut bâtir un film de cette ampleur sur le nom de ce journaliste qui est complètement inconnu en France. D'où L'ombre de Staline, évidemment, plus commerciale. 

Le film

► Au cinéma depuis le 22 juin

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7 min

"L’ombre de Staline" d'Agnieszka Holland

Par Jérôme Garcin

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