Vu aujourd’hui « Tu n’aimeras point », le premier film d’un cinéaste israélien, Haim Tabakman, qui était présenté dans la sélection officielle « Un certain regard » lors du dernier Festival de Cannes. Soit une preuve de plus du renouveau et de la vitalité du cinéma israélien. L’histoire se déroule intégralement dans un quartier ultra-orthodoxe de Jérusalem. Elle est centrée sur l’improbable rencontre de deux membres de cette communauté qui vit en vase clos : le boucher Aaron, parfaitement intégré, père de quatre enfant et mari modèle et le jeune étudiant de 22 ans Ezri. Le premier devient le patron de l’autre. Mais tous deux dépassent cette relation et tombent amoureux l’un de l’autre évidemment en cachette, évidemment dans une clandestinité totale. Car, comme l’explique le réalisateur, « pour ces ultras, l’homosexualité n’existe pas ». Il ne s’agit pas d’un scandale mais d’une impossibilité. Non pas d’un problème, mais d’un vide en quelque sorte. Alors, la communauté réagit, comme elle le fait pour toutes choses, pour faire cesser ce dérèglement qui n’est rien d’autre qu’une offense aux commandements divins. De même que peu de temps auparavant, elle aura réagi pour stopper net l’élan d’un jeune homme amoureux d’une jeune fille promise à un autre. La règle, c’est le mariage arrangé. L’amour, c’est le hors-la-loi absolu. Finalement, la seule relation amoureuse acceptée et encouragée, c’est celle qui lie le croyant à son Dieu. Tout le reste est au service d’un code religieux qui enserre, y compris l’amour conjugal montré ici comme un pur devoir manifestement codifié. Le mot d’ordre est simple. Il figure parmi les 613 Prescriptions issues de la Torah et rassemblées au XIIe siècle dans un même livre : « Ne pas suivre les caprices du cœur ou de ce qui s’offre à la vue des yeux ». Au-delà de l’histoire singulière de ces deux hommes amoureux, ce qui retient l’attention c’est la description minutieuse de ce quartier ultra où l’individu n’a sa place que par rapport à la communauté. D’où des comportements solidaires dignes des phalanstères du socialisme pré-marxiste. Mais, d’où également et dans le même mouvement, une vie quotidienne littéralement sous contrôle. Des affichettes imprimées fleurissent sur les murs pour dénoncer, stigmatiser et sonner l’hallali. La rumeur est entretenue, l’intimidation se veut graduée et l’agression physique n’est pas seulement une menace. Une ambiance parfaitement étouffante. La communauté certes fraternelle mais tout autant liberticide et castratrice. Une communauté réduite aux aguets. Surveiller et punir pourrait en être l’un des commandements. La caméra de Tabakman veille cependant à ne jamais surjouer cette description qui se suffit à elle-même. Sans être documentaire, elle raconte, mais reste à hauteur de personnage donc d’humanité. Et ce qui est en cause ici, c’est l’orthodoxie qui ne connaît nulle frontière entre espace public et espace privé, pas la religion en elle-même.Sommé de s’expliquer, le boucher amoureux n’a qu’une réponse : « J’étais mort, je revis ». L’amour ne saurait avoir d’autre justification et c’est bien cela qui fait scandale ici : l’orthodoxie engendre des morts-vivants qui songent parfois que la vraie vie est ailleurs. Se soumettre ou disparaître, fut-ce dans des eaux lustrales, c’est par conséquent l’alternative qui s’offre à celui qui trouble l’ordre et la sécurité de ce petit monde. L’horreur communautaire dans toute sa splendeur. Ah ! ça ira !La phrase du jour ? « Quelqu’un qui ne croit pas en l’amour peut en parler comme d’une fantaisie.»Haim Tabakman

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