On a préféré jusqu'à présent garder le silence sur la polémique générée par la CGT, à Cannes, lors de la présentation du nouveau film d'Abdellatif Kechiche. Polémique opportunément déclenchée quand le film a obtenu un succès critique quasi général (hommage en passant au solitaire Eric Neuhoff lequel a bien tort de penser du mal du film de Kechiche mais bien raison de le dire haut et fort !) et que l'obtention de la Palme d'Or n'a fait qu'augmenter.Chacun joue sa partition : dans cette affaire, la CGT instrumentalise le long tournage de LA VIE D'ADELE dans le combat qu'elle mène pour la renégociation de la Convention collective qui gère l'industrie cinématographique. Soit dit en passant, qui pourrait reprocher à la CGT d'œuvrer pour de meilleures conditions de travail et des conditions tout simplement respectueuses du minimum social possible à savoir le Code du Travail. Personne. Et surtout pas Robert Guédiguian et Pascale Ferran, entre beaucoup d'autres, peu suspects d'être des "patrons" (de tournages) insupportables. Mais, même ces derniers, même eux qui sont des militants de gauche, disent qu'appliquée unilatéralement, cette nouvelle Convention collective signe leur arrêt de mort. Ou comment gérer une réforme a priori de gauche, parce que sociale, soutenue et par la CGT et par les grosses maisons de production, sachant que cette même réforme est, dans son écriture actuelle, contestée par des cinéastes de gauche et par des sociétés indépendantes...Comme dirait l'autre rien n'est simple et la complexité chère à Edgard Morin est au cœur de l'affaire : comment être socialement juste, économiquement "pauvre" et artistiquement créatif dans le même mouvement ?...

abdellatif kechiche reçoit la palme d'or pour "la vie d'adèle"
abdellatif kechiche reçoit la palme d'or pour "la vie d'adèle" © reuters

Mais pour autant, fallait-il faire de LA VIE D'ADELE le bouc-émissaire unique de ce combat ? Les reproches adressés à Kechiche et aux producteurs du films ne pouvaient-ils l'être à l'ensemble des films français présentés à Cannes, toutes catégories confondues ? Si le système est défaillant et insuffisant socialement, il l'est pour tout le monde à l'évidence. Certes, en tirant sur le seul Kechiche on ne tire pas sur une ambulance puisque le film a obtenu la récompense suprême. Pas si simple là non plus : le tir de barrage a eu lieu avant l'obtention de la Palme d''Or et franchement cette récompense n'assure rien du tout en terme commercial. N'en déplaise à certains, le film de Kechiche reste un film d'auteur, c'est à dire un film fragile.

Quant aux autres accusations portées à l'encontre de Kechiche uniquement et qui font de lui un dictateur aux petits pieds, on se gardera bien de les commenter mais on ne pourra s'empêcher de penser qu'il aura fallu de longs mois de réflexion et de silence avant que les bouches ne s'ouvrent. Car enfin, ce tournage et son enfer ont eu lieu il y a déjà belle lurette... Alors pourquoi tant d'attente si les faits sont aussi graves ? Oui, pourquoi ?

Mais plus étrange encore apparait la soudaine prise de position post cannoise de Julie Maroh l'auteur de la BD adaptée, LE BLEU EST UNE COULEUR CHAUDE, dont on peut lire le résumé dans LIBERATION daté de ce jour. La dessinatrice de 28 ans parle "en tant que lesbienne" pour écrire : "Il me semble clair que c'est ce qu'il manquait sur le plateau : des lesbiennes (...) Ce que ça m'évoque : un étalage brutal et chirurgical, démonstratif et froid de sexe dit lesbien, qui tourne au porno, et qui m'a mis très mal à l'aise ." Ça c'est pour ce que retranscrit LIBERATION. Si on lit intégralement le texte de Julie Maroh, très paradoxal, très à fleur de peau, on trouve également ceci à propos du film de Kechiche : "C'est un film purement kéchichien, avec des personnages typiques de son univers cinématographiques. En conséquence, son héroïne principale a un caractère très éloigné de la mienne, c'est vrai. Mais, ce qu'il a développé est cohérent, justifié et fluide. C'est un coup de maître. " Par gentillesse (si, si), on avait tu ce que l'on pensait de la BD adaptée par Kechiche, lue juste avant le Festival de Cannes. La vérité oblige à dire que cette lecture m'avait laissé... perplexe et c'est un doux euphémisme ! Mais que Kechiche allait-il faire dans cette galère ? Que pouvait-il bien faire de ce livre certes respectable mais tellement formaté pour un public d'ados (lui-même parfaitement respectable...) ? Une BD quasi militante pour le droit à la différence sexuelle aux dialogues d'une terrible maladresse et sans grande portée autre qu'effectivement ce discours nécessaire mais artistiquement pauvre ? Une fois encore, rien d'indigne évidemment , mais on se demandait vraiment ce que l'auteur de VENUS NOIRE pouvait faire de cette BD. C'est en découvrant le film qu'on a compris... Et d'ailleurs, l'auteur elle-même reconnait bien le gouffre qui sépare sa BD du film de Kechiche. A lire son blog, on a l'impression que les deux tiers de son livre sont dans le film... C'est là un calcul un peu... marseillais, à la Pagnol... Julie Maroh l'écrit, l'heroïne est "différente" dans le film (en fait les deux personnages principaux le sont et leurs amis et leurs parents aussi, etc...). Le livre ne dit rien ou presque sur la transmission, sujet au cœur du film. Et que dire de la fin radicalement différente, voire antagoniste ? Il se trouve que je sais, par un témoignage direct, la façon dont l'auteur de la BD, a réagi aux projections parisiennes du film organisées pour elle seule avant Cannes évidemment. Le temps ne fait rien à l'affaire : son émotion d'alors, ce n'est pas celle d'aujourd'hui. Sur le moment, une spectatrice émue. Désormais, un auteur qui se sent trahi... Que s'est-il donc passé entre temps ? Peut-être la compréhension d'un petit tsunami médiatique cannois que la BD, seule, n'avait pas connu... Peut-être...

Jetons un voile pudique sur ce que l'on appellera le syndrome Duras en matière d'adaptation littéraire. Pour mémoire : Duras vend les droits de L'AMANT à Jean-Jacques Annaud (c'est un peu comme si Becket avait dit oui à Lelouch, mais bon ...), prend un joli pactole puis attend la sortie du film pour crier à la trahison (oui, comme prévu) et au navet (oui, comme prévu). On ne peut être gagnant sur tous les tableaux... Mais comparaison n'est pas raison. Car, dans le cas présent, Julie Maroh peut se féliciter : elle touche des droits conséquents, sa BD est magnifiquement sublimée par l'un des plus grands cinéastes actuels, ses ventes d'albums vont repartir de plus belle à la sortie du film. Banco !

Pour terminer, on s'inquiétera surtout que cette jeune femme talentueuse tombe dans les pires travers du communautarisme en portant un regard moral sur le film. D'après elle, les "scènes de cul" n'occupent que quelques minutes dans le film. Ah bon ? Mais combien de pages occupent-elles proportionnellement dans sa BD alors ?! D'après elle, "les spectateurs rient" en voyant ces scènes. Ah bon ? Quels spectateurs ? Ce n'est pas mon souvenir et c'est le moins que l'on puisse dire ! Mais que voulez-vous, Julie Maroh se définit comme une "spectatrice féministe et lesbienne". Elle oublie de nous préciser sa couleur de peau, sa religion (éventuelle), son origine sociale, son lieu de naissance et tant d'autres critères particuliers à la mode qui divisent, découpent, catégorisent, retranchent et finalement excluent. Qu'ils sont "drôles" ces nouveaux croisés du communautarisme social ou sexuel, entre autres ! Oui, "drôles" parce que bien souvent ils partent bille en tête à l'attaque du communautarisme religieux des autres et de ses dangers ! En oubliant que le danger, c'est le communautarisme quel qu'il soit, religieux ou non. Le danger, c'est ce qui fait perdre de vue l'intérêt général, le pourquoi et le comment du vivre ensemble, ici et maintenant. Le danger, c'est de regarder un film avec autant de filtres et de lunettes. Le danger, c'est aussi de croire qu'un film, c'est un tract et qu'une lesbienne doit impérativement être jouée par une lesbienne et ainsi de suite. A ce compte-là, pourquoi, mais oui pourquoi au fait, Julie Maroh n'a t-elle pas choisi une cinéaste lesbienne du Nord pour adapter sa BD ? Elle pouvait refuser l'argent de Kechiche et de ses producteurs à lui pour correspondre à ce manifeste besoin de pureté communautaire... On lui conseillera seulement d'aller voir sur INA.FR comment l'actrice Maria Casarès joue à la perfection pour Bernard Sobel le rôle du roi Lear (oui, une femme jouant un homme !!! et cela c'est depuis la nuit des temps du théâtre grec... bien avant le communautarisme fou...). Le propos de Kechiche est précisément à rebours de ce discours communautaire. Tout ce qu'il montre : l'amour, la passion, la rupture, l'art, la peinture, la littérature, tout est du côté de l'universel, du non-communautaire par conséquent, de l'ouverture et non de la fermeture et du repli sur un groupe. Au fond, la fracture elle est bien là : dans ces deux conceptions du monde d'aujourd'hui. Rien de militant chez Kechiche, mais chaque mot, chaque image, chaque situation fait sens pour repousser ce que malheureusement Julie Maroh semble appeler de ses vœux. On ose croire qu'elle se trompe de bonne foi. On a envie aussi de lui dire que tout cela n'est pas bien grave, qu'elle devrait prendre le meilleur de son aventure, qu'elle devrait en assumer pleinement les aspects financiers positifs aussi, bref on a envie de lui dire de ne pas écouter les sirènes qui désormais vont inévitablement lui dire de tirer sur le Kechiche. Alors, elle se tromperait de cible et de combat. Elle qui sembla tant vouloir combattre l'exclusion doit comprendre que chaque œuvre d'art qui va dans ce sens avec ses propres moyens est incontestable et unique : LA VIE D'ADELE autant désormais que LE BLEU EST UNE COULEUR CHAUDE.

"Et tout le reste est jouer aux dés" (Louis Aragon)

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