Les critiques saluent le dispositif du documentaire : nous partons à la rencontre de Bastien, un militant du Front national qui se raconte à visage découvert face caméra. Avec lui, ce sont les ressorts stratégiques de ce parti politique, aujourd'hui "Rassemblement national", qui sont mis au devant de la scène.

Affiche du documentaire "La cravate"
Affiche du documentaire "La cravate" © Nour Films

Le film présenté par Jérôme Garcin 

JG : "Un garçon de 20 ans, Bastien, vit dans le nord de la France. Après avoir été skinhead, il s'engage à ce qui était encore à l'époque le 'Front national'. Il gravit les échelons (d'où la cravate, attribut des politiciens), jusqu'à un bref temps conseiller, un peu comme Florian Philippot qu'il finira par rejoindre après avoir quitté le parti de Marine Le Pen. 

Bastien, parle à visage découvert face caméra, selon un procédé : il lit le verbatim rédigé préalablement par les deux réalisateurs. Il ne cache rien de son parcours, lequel est entrecoupé d'images d'archives dont la fameuse visite de Marine Le Pen aux ouvriers de Whirlpool avec, au cœur de ce témoignage, une révélation terrible sans que jamais il y ait un côté moralisateur".

Jean-Marc Lalanne salue cette introspection personnelle et progressive que Bastien a fini par exercer sur lui-même au cours du documentaire

J-M. L : "J'aime vraiment beaucoup, essentiellement grâce à un dispositif qui est vraiment puissant et unique. Il trouve complètement sa nécessité. C'est un personnage qui est sans cesse confronté à des images de lui-même avec, à la fois, un récit qui a été fait et qu'il lit. Sans arrêt on lui demande s'il se reconnaît puisqu'il devient le spectateur du film lui-même. Et là encore, il doit statuer sur l'image qu'il renvoie de lui-même. 

Ce qui est vraiment très beau, c'est qu'on sent que ce personnage est obsédé par cette image de lui-même

Il ne cesse de se demander "s'il est un connard", on sent qu'il est au bord d'une prise de conscience, d'une remise en cause mais qui n'arrive pas vraiment à se formuler et qu'il ne va pas trouver dans toutes ces pièces qu'on lui apporte. 

C'est vraiment un film qui sonde très profondément son sujet et son personnage

Bastien dans le documentaire "La cravate"
Bastien dans le documentaire "La cravate" / Nour Films

Eric Neuhoff a beaucoup aimé le dispositif qui fait ressortir, selon lui, l'innocence du personnage et la mécanique du 'Front national'

EN : "C'est l'histoire d'un type de 20 ans qui a une photo de Marine Le Pen au-dessus de son lit, ce qui est déjà bizarre mais qui, en plus, travaille dans un magasin où on organise des combats au sabre laser, ce qui est encore pire. 

Le dispositif est un peu déstabilisant mais on voit la puissance qu'a une caméra

Tout d'un coup, il est très content de devenir quelqu'un, d'être une vedette et il se fait complètement piéger parce qu'il n'a pas pu être reconnu dans son parti. On les sent beaucoup jubiler derrière lui, et on voit bien qu'il ne comprend pas ce qui se passe. 

Ce n'est pas tellement un verbatim, c'est le commentaire que les deux types ont écrit sur les images qui vont être diffusées. On voit la vanité des gens, la soif d'images qu'ils ont. On voit aussi comment s'installe, à l'intérieur d'un parti, le mépris de classe qui laisse penser qu'il n'est pas à la hauteur, on le bazarde, on voit comment le responsable de la permanence qui lui fait mettre une cravate s'occupe de lui. 

Lui, c'est un pauvre petit gars et on voit que, maintenant, le parti en question veut la respectabilité parce qu'ils ne veulent plus d'un ancien skinhead". 

Bastien dans le documentaire "La cravate"
Bastien dans le documentaire "La cravate" / Nour Films

Michel Ciment aussi troublé qu'intéressé par un dispositif "qui traduit toute la stratégie de ce parti politique"

MC : "Le dispositif m'a complètement troublé, gêné, exaspéré du fait d'enregistrer tout ce qu'un garçon exprime directement puis rédiger parallèlement une voix off émise par les auteurs du film. 

Je crois que dans les grands documentaires, il y a deux possibilités : 

  • Celle de Raymond Depardon, de Frederick Wiseman, qui consiste à filmer la parole, faire que la personne nous révèle mille choses en faisant face à la caméra ;
  • Celle de Marcel Ophüls, qui est ironique, dialectique, qui pousse l'homme dans ses retranchements pour lui faire avouer des choses. 

La partie la plus intéressante du film, c'est quand il répond directement à la caméra. C'est le moment le plus passionnant car il n'y a pas de commentaires

Il nous révèle la nouvelle stratégie du parti du "Front national" à l'époque (qui maintenant, a changé de nom pour le "Rassemblement national"). Contrairement à l'autre extrême, qui est plein de haine pour une autre partie de la France, c'est le rassemblement : Marine Le Pen est devenue très gentille, elle aime tout le monde, elle n'attaque même pas les patrons, à part les émigrés, cette idée que la France est une grande famille. Il n'y a pas de discours de haine. 

Le film montre très bien la grande transformation du "Front National", les détails qui le rendent d'autant plus dangereux

Eva Bettan loue aussi le dispositif utilisé qu'elle juge "d'une grande intelligence" 

EB : "Le film est une réponse à ça (à la stratégie de transformation du parti). Tout le monde, hommes politiques, journalistes se posent la question : 

Comment je fais pour parler avec le "Front National" et ne pas me faire avoir, pour ne pas qu'il m'impose son discours ?

Les documentaristes inventent une forme où on comprend qu'ils ne sont pas d'accord avec Bastien, mais ils arrivent à établir un dialogue avec lui. Arriver à établir un dialogue avec quelqu'un qui n'est pas de votre bord et où personne ne sait comment traiter le "Front national" sans se faire avoir par lui, c'est la grande intelligence de ce dispositif : ils respectent ce garçon alors qu'ils ne sont pas d'accord avec lui.

Ils montrent tout en même temps le processus de dédiabolisation du parti". 

Le film

► Sortie en salles le 13 janvier 2020. 

🎧 Écoutez l'ensemble des critiques échangées à propos de ce film sur le plateau du Masque et la Plume :

5 min

"La Cravate" d' Etienne Chaillou et Mathias Théry : les critiques du Masque & la Plume

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