Qu'ont pensé les critiques cinéma du "Masque et la plume" du dernier film de Jean-Paul Salomé qui donne un rôle surprenant à l'actrice française habituée des films dramatiques ? Avec Sophie Avon (Sud-Ouest), Pierre Murat (Télérama), Xavier Leherpeur (7ème Obsession), Eric Neuhoff (Figaro) et Jérôme Garcin (L'Obs).

Image d'Isabelle Huppert dans "La Daronne" de Jean-Paul Salomé
Image d'Isabelle Huppert dans "La Daronne" de Jean-Paul Salomé © Guy Ferrandis/Les Films du lendemain

La présentation du film par Jérôme Garcin 

La Daronne de Jean-Paul Salomé tiré du polar d'Hannelore Cayre, une ex-avocat pénaliste au Barreau de Paris qui cosigne le scénario. Un film avec Isabelle Huppert, Hippolyte Girardot, Farida Ouchani, et Liliane Rovère.

Isabelle Huppert joue Patience Portefeux, alias « La Daronne », une interprète franco-arabe d'écoute téléphonique qui travaille pour la brigade des stups. Après avoir découvert lors d'une enquête qu'un trafiquant était le fils de l'infirmière marocaine chargée de veiller sur sa mère (Liliane Rovere) en EHPAD, Isabelle Huppert entre à son tour dans la partie. Chaussée de lunettes noires, en tenue de camouflage berbère sous le pseudonyme de Mme Ben Barka, elle va détourner des montagnes de cannabis et se retrouve à la tête d'un réseau mafieux de Belleville. Le flic, c'est Hippolyte Girardot, par ailleurs, son amant. Il ne comprend rien à l'histoire. En résumé, une comédie aux accents de polar dans laquelle Isabelle Huppert, plutôt habituée aux rôle dramatiques, fait son apparition. 

Pierre Murat : "Un film pas très bon, écrit pour Isabelle Huppert"

"Ce n’est pas très bon parce que ce film rappelle ce qu'il se faisait à Hollywood auparavant lorsqu’on écrivait des films pour une actrice : Bette Davis, Greta Garbo… Elles jouaient ce qu’elles voulaient dans l'histoire. 

C’est le cas ici. Sans Isabelle Huppert, le film n'existerait évidemment pas. Elle fait donc tout pour qu'il existe avec elle. Elle a dû se dire qu’elle n’avait pas parlé une langue étrangère comme Marion Cotillard depuis longtemps. Elle a dû vouloir tourner à Barbès chez Tati… Et les autres n'existent pas. A côté, Hippolyte Girardot, qui joue un personnage c… comme la lune. Les dealers n'ont pas beaucoup de place non plus.

En résumé : ce film, c’est Isabelle Huppert qui parle arabe, qui se déguise, et met des lunettes noires.

Si vous êtes fan d'Isabelle Huppert, vous allez être contents parce qu'elle est présente de la première à la 85e minute. Et qu’elle une très grande comédienne. Mais si vous attendez du cinéma autre chose qu'un véhicule, comme on disait pour Bette Davis, Greta Garbo et maintenant pour Isabelle Huppert, vous risquez de la trouver un peu mauvaise."

Sophie Avon : "Un film sur des femmes qui se débrouillent sans les hommes"

"Je ne suis pas du tout d'accord. Le film tient beaucoup mieux que ça. Et même si le projet est fait pour Isabelle Huppert, elle n'est pas la seule à exister dans le film. Je trouve plaisant dans cette jolie comédie, qui n’est certes pas un chef d'œuvre, la place donnée aux femmes, à toutes les femmes. 

Isabelle Huppert est loin d'être seule. Elle forme avec une certaine Mme Fau, interprétée par Jade-Nadja N’Guyen, un duo de femmes qui - sous une vitrine très lisse de ménagère parfaite - se livrent à des trafics illégaux dans l'immeuble. Ce qu'il se passe à travers ces dialogues pleins de sous-entendus parce qu'elles savent très bien l'une et l'autre ce qu'elles font dans cet immeuble est irrésistible. 

Elles ne sont pas seules. Il y a aussi l’infirmière, la mère…

Toutes ces femmes se battent et ne se plaignent jamais. Elles se débrouillent dans un monde d'hommes, et parfois mieux qu’eux. 

J'ai trouvé cela réjouissant. Le film est plaisant et drôle. "

Eric Neuhoff : "Un film sans intérêt où il ne se passe pas grand-chose"

"La Daronne n'a pas beaucoup d'intérêt. Mais d'un autre côté, si on pouvait être déçu par Jean-Paul Salomé, cela se saurait ! C'est ce qui manque à ce film. Quand on voit des choses comme celle-ci à la télévision, on se lève au bout d'un quart d'heure, on va dans la cuisine, on prend une bière, on revient s'asseoir sur le canapé. On s'aperçoit qu'il s'est rien passé de neuf. On se relève. On a envie d'une glace, le temps qu'elle fonde, il ne s’est toujours rien passé… 

Isabelle Huppert joue une traductrice, entourée de demeurés dans ce commissariat. Elle écoute les conversations des truands qui lui disent que "leur cargaison de shit va arriver" qu’elle traduit par "ils ont du mal à garer leur camionnette". 

Isabelle Huppert probablement jalouse d'Isabelle Adjani qui s’est déguisée en berbère dans Le monde est à toi a dû vouloir faire la même chose pour l’enquiquiner. 

Je ne vois pas du tout l'intérêt de ce film. Les clins d’œil sont lourds : quand ça parle de drogue dans le commissariat, on voit une affiche de Traffic de Steven Soderbergh… 

C’est vulgaire. On entend la fille dire à sa mère « Comment dit-on se mettre un gros doigt dans le fion en arabe ? » Cela vous fait rire ?! 

Isabelle Huppert s'appelle Patience parce qu'elle est née à dix mois. De la patience, il en faut pour regarder ce film-là jusqu'au bout."

Xavier Leherpeur : " Isabelle Huppert ose la comédie et cela lui va bien"

'Je ne suis pas d’accord. La Daronne n’est pas sans défauts, et il y a un problème de rythme, de mise en scène. On se fiche un peu des personnages, du réalisateur et un peu du spectateur, évidemment, par conséquence…  Mais il se passe quelque chose avec Isabelle Huppert, qui est vraiment très drôle et même parfois hilarante.

On a l'impression qu’elle ose des choses, qu'elle n'a plus rien à prouver, mais qu'elle a envie de se lancer des défis. 

C’est un film où les femmes ont un vrai rôle au détriment des hommes, ce qui, effectivement, appauvrit l'effet comique ou l'effet sociétal. 

Liliane Rovère est géniale. Elle qui connaît une heure de gloire tardive, mais méritée avec la série Dix pour cent. 

J'aime beaucoup la manière dont les langues sont motrices. Il y a le français et l'arabe, mais aussi le yiddish de Liliane Rovère, comme si chacune avait besoin de son territoire. 

Il y a aussi ce personnage de Chinoise qui a réussi à racheter tout l'immeuble, sauf l'appartement de Patience. Cette histoire donne une topographie géographique et sociétale de Paris aujourd'hui, avec ces différents territoires, ces différentes communautés. On voit Barbès, le XIIIe arrondissement… Des quartiers que l’on ne voit pas souvent au cinéma.

Effectivement, l'intrigue policière se délite à un moment, mais la causticité, l’ironie un peu mélancolique sont bien là.'

ECOUTER | Le Masque et la plume avec La Daronne

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