« La Dernière piste » donc. « Blague dans le coin » (c’était l’expression favorite d’un homme de communication qui me manque, Claude Marti… Mais c’est une autre histoire…), blague dans le coin donc, il faut impérativement la suivre. Est-ce ou non le premier western écrit et réalisé par une femme ? Non, sans doute, enfin des rats de cinémathèque arriveraient assurément à cette conclusion négative, donc disons non d’entrée de jeu et fermons ce débat-là. Mais disons a minima que la dimension féminine de ce western des origines à tous égards (il se déroule vers 1840) demeure incontestable. Reichardt, la cinéaste en question choisit de mettre en avant des personnages féminins qui dont le statut premier et individuel est de n’être que « la femme de … », mais qui, au fil de cette histoire d’errance, deviennent progressivement primordiales face à des hommes qui, au choix, se trompent de route, s’effacent, se disputent ou se réfugient dans la religion. Piètre masculinité. Seul ou presque, l’Indien unique de ce western décidément pas tout à fait comme les autres affirme son autonomie et incarne du coup une sorte de virilité qui répond aux clichés habituels. Aussi bien l’affiche du film qui ne montre qu’un personnage féminin n’est-elle pas mensongère pour une fois. La dimension féminine de ce film (je ne dis pas « féministe », ce n’est pas une œuvre de combat au premier chef) reflète bien la singularité d’un propos général qui serait peut-être de remonter à la source de la conquête de l’Ouest, cette entreprise d’abord masculine fondée sur le toujours plus et qui ne doit sa réussite et son aboutissement concret qu’à une cohorte de vaincu(e)s et d’exploité(e)s plus ou moins volontaires : les Noirs, les Indiens, les femmes, principalement. En disant le moins possible, en refusant carrément le spectaculaire cher au genre (y compris dans ses visions les plus décalées), en nous faisant le coup du temps qui passe, la cinéaste américaine inscrit d’entrée de jeu son spectateur dans l’intranquille position de l’amateur désarçonné (sous-entendu de son pépère cheval habituel aux éperons cinématographiques usés). Mais, l’exercice peut vraiment être profitable : une bonne façon de se laver les yeux et de reconsidérer l’histoire du western au cinéma. Non plus comme une légende blanche, noire ou dorée, mais tout simplement comme un dur moment de vie collective et individuelle. Les mains dans la graisse des essieux des chariots qui versent dans le ravin, si vous préférez. La tête dans les nuages baptistes par pure convention. La soif et la faim comme seuls moteurs ou presque. Et pire encore quand on cherche l’Ouest à tout prix comme un semblant d’Eldorado, un déplorable sens de l’orientation. La Bible n’est guère utile alors. Pas plus qu’une nouvelle frontière à atteindre et à construire. Jamais devant un western je ne me suis senti autant en empathie devant cette pauvre petite humanité souffrante. C’est bien la réussite de Reichardt : donner à voir l’évidence, là où d’autres images ont tenté de nous faire croire à l’incroyable.

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