Un couple, Roméo et Juliette. Un enfant, Adam. Un combat, la maladie. Et surtout, une grande histoire d'amour, la leur..avec Valérie Donzelli et Jérémie Elkaim .

Entretien avecValérie Donzelli

Le sujet de La Guerre est déclarée est dramatique mais le film n’est ni un drame, ni une comédie. On a juste envie de se dire que c’est un film vivant.

Oui, j’aurais moi-même beaucoup de mal à qualifier le film. Je ne pense pas que ce soit une comédie dramatique, ni un drame ou un mélodrame. Avec le recul, on se dit avec Jérémie Elkaïm que c’est juste un film physique, intense, vivant …Au départ, j’avais la volonté de faire un film d’action, un western, un film de guerre. D’où le titre du film… C’était l’idée d’un geste, qu’on ait l’impression d’ouvrir une porte et de regarder ce qui se passe derrière : la rencontre d’un jeune couple auquel il arrive une vraie aventure, pas une aventure en carton-pâte. C’est comme si Roméo et Juliette s’étaient rencontrés pour vivre cette épreuve ensemble …

Le film est irrigué par la notion de destin, mais un destin que l’on accomplit, pas que l’on subit.

Oui, pour moi la vie est une succession d’épreuves à surmonter, plus ou moins lourdes, plus ou moins malheureuses ou heureuses. Et peu à peu, on gravit la montagne. Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Adam est le fruit de l’amour entre Roméo et Juliette, pourquoi est-ce à lui qu’arrive cette maladie ? Quand Roméo pose la question à Juliette, elle lui répond : « Parce qu’on est capable de surmonter ça. » L’épreuve prend alors presque une dimension mystique, ce n’est plus une question de malchance ou d’injustice.

La Guerre est déclarée est l’histoire d’un enfant malade mais c’est avant tout celle d’un couple face à cette épreuve de la maladie que vous filmez.

Ce qui m’intéressait, c’était de raconter une histoire d’amour, mais qui passe par le filtre de cette épreuve-là. Roméo et Juliette sont deux jeunes amoureux insouciants, pas du tout préparés à la guerre - je pense qu’on est une génération d’enfants gâtés pas du tout préparée à la guerre - mais qui vont être surpris de leur capacité à la faire et devenir des héros malgré eux. Car c’est une forme d’héroïsme de mener cette guerre. Ils deviennent un couple face à cette épreuve, ils deviennent des adultes responsables.J’avais aussi envie de raconter comment on est dépassé par ses propres enfants. Adam a une tumeur au cerveau, chose que ses propres parents n’ont pas vécue. Ils sont démunis face à ça, ils peuvent juste l’accompagner. Et les parents de Juliette et de Roméo sont à leur tour dépassés par ce que vivent leurs enfants, c’est un engrenage, une mécanique de poupées russes. Nos enfants ne sont pas des extensions de nous-mêmes, mais des individus, avec leur propre vécu. Et là, il se trouve que le vécu d’Adam commence très tôt - il a dix-huit mois quand cette maladie lui tombe dessus.

L’épreuve de la maladie va à la fois fortifier le lien qui unit Roméo et Juliette, et le détruire. Comme le dit la narratrice à la fin du film : « Ils étaient détruits mais solides. »

La relation amoureuse fonctionne sur un sentiment d’insouciance, la conviction que rien ne peut détruire l’amour mais Roméo et Juliette se retrouvent dans une forme de routine, l’hôpital les replie sur eux-mêmes. Pour que leur enfant survive, quelque chose doit mourir : leur couple. En même temps, cette épreuve construit et fortifie leur lien, ils se complètent parfaitement, ce sont vraiment un homme et une femme, le yin et le yang. Je voulais montrer un couple d’aujourd’hui, très contemporain. J’avais beaucoup de plaisir à ce que ce soit lui qui fasse le ménage et garde Adam pendant qu’elle va travailler. Ils sont en pleine construction, aspirent à un idéal mais sont obligés de faire des petits boulots alimentaires. Mon désir était d’être connectée à magénération, de parler de ce que je connais, de ce que je vis. Le film est autobiographique dans le sens où Jérémie et moi avons eu un enfant qui est tombé gravement malade, la réalité des faits est très proche de ce qu’on a vécu, mais le film n’est pas pour autant notre histoire.

La guerre est déclarée
La guerre est déclarée © Rectangle Productions / Wild Bunch

Comment passe-t-on de l’émotion intime et viscérale d’un drame vécu à un film auquel tout le monde peut s’identifier ?

C’est tout le propre du cinéma pour moi : partir de mon nombril et faire un zoom arrière pour raconter quelque chose de plus universel : le rapport à l’éducation, le fait d’être parents et d’être confronté au pire qu’il puisse arriver : avoir un enfant entre la vie et la mort. Raconter le rapport à la vie ! Jérémie a une formule très belle pour décrire le fait qu’on ait réussi à faire un film de cette histoire personnelle : « On s’estdébarrassé du mauvais pour ne garder que le bon. »La Reine des pommes est un film qui parle d’une rupture et que j’ai fait à un moment où je me sentais déprimée. La Guerre est déclarée participe du même processus : utiliser quelque chose que j’ai vécu de manière triste pour en faire quelque chose de positif. Le film est resté en gestation longtemps au fond de moi et à un moment donné, j’ai compris que c’était le moment de le faire.Être dans le travail, dans la fabrication du film donne de la distance à son vécu. Le cinéma, c’est reproduire le réel et c’est un jeu. Tout est fabriqué, rien n’est vrai, mais il y a une volonté de vérité, de réalisme.

Vos personnages ne s’apitoient jamais sur leur sort .

Non, ils n’ont pas le temps, ils sont trop dans l’action. Roméo et Juliette, c’est une machine de guerre à deux têtes ! Face à ce grand malheur qui leur tombe dessus, les petits problèmes de contingences ou autres n’existent plus, ils n’ont qu’un ennemi à combattre, et un ennemi ciblé, c’est souvent plus facile que dix mille petits ennemis dont on ne connaît pas le visage. Ils savent quel est leur objectif et tirent leur force de ce savoir, d’autant plus que le cancer est une maladie très particulière, une maladie vivante, une forme d’alien que nous fabriquons d’une certaine manière puisque c’est une cellule qui se met à débloquer en nous sans qu’on sache pourquoi. Pourquoi ça se déclare chez untel ou untel ? Personne n’est à l’abri, d’ailleurs, le moment où Roméo et Juliette concluent à la guérison de leur enfant, le professeur Sainte-Rose rectifie, le tir en disant : « Oui, ça veut dire qu’il a autant de chance que n’importe qui de développer un cancer. »Face à cette épreuve terrible, tous les personnages tirent le meilleur d’eux-mêmes, pas seulement Roméo et Juliette. La mère de Juliette est présentée comme quelqu’un de toxique mais elle aussi gagne en grandeur. J’avais envie de faire un film plein d’idéal et d’espoir, c’est pour ça qu’il n’est pas du tout mélodramatique.

La guerre est déclarée
La guerre est déclarée © Rectangle Productions / Wild Bunch

À la une du journal qu’ils lisent à l’hôpital, il y a ce titre : « Le pouvoir du rire. » Vu l’esprit de votre cinéma, j’imagine que ce n’est pas un hasard …

Oui et non ! Le jour où on a tourné cette scène, je suis allée au kiosque de l’hôpital et j’ai cherché les unes qui me plaisaient le plus. Je n’ai pas choisi au hasard mais c’est un hasard s’il y avait ce titre à la une de Aujourd’hui en France ce jour-là.

Roméo, Juliette, Adam sont des prénoms à la résonance universelle, mythiques.

Au départ, on ne savait pas comment appeler les amoureux, je voulais juste qu’on puisse d’emblée les identifier comme un couple. On cherchait : Paul et Virginie…« Et pourquoi pas Roméo et Juliette ?, m’a proposé Jérémie. – D’accord, mais il faut le jouer comme tel. » Du coup, ils se rencontrent dans une fête, ils ont un coup de foudre, s’étonnent de s’appeler Roméo et Juliette, s’interrogent sur leur destin tragique ensemble…Pour Adam, c’est une autre histoire. Je voulais un prénom très universel. Adam c’est le premier homme, il y a une forme de magie. Et puis c’est un prénom très doux Adam, on ne se lasse pas de l’entendre. C’était important car dans le film, il est souvent prononcé.

Vous avez réalisé La Reine des pommes dans des conditions très artisanales. Travailler avec un producteur installé ne vous faisait pas peur ?

Non, parce qu’avec Edouard Weil c’était une vraie rencontre. Je pense que le cinéma à quelque chose d’artisanal et Edouard a travaillé avec moi dans ce sens. Cet homme est absolument remarquable et il m’a accompagné tout au long de la fabrication du film, avec un seul mot d’ordre : « Je te fais confiance ». La Reine des pommes, on était quatre pour le faire. C’était beaucoup de contraintes mais en même temps une telle liberté de travailler comme ça qu’il n’était pasquestion que je retombe dans un système de cinéma qui coûte très cher, où l’on est tributaires des autres.Quand j’ai rencontré Edouard Weil et lui ai raconté mon projet, il m’a demandé : « Tu veux tourner quand ? - En octobre. - Ok on le fait, de manière un peu légère comme ton précédent film. Sauf que là, je ne veux pas que ce soit toi qui beurres tes sandwiches ! »On a travaillé de manière confortable mais ce n’était pas un gros budget, il y avait une cohérence entre la production et l’esprit du film. Ce qui est agréable, c’est que l’argent est toujours allé dans le film. L’essentiel est de réunir la bonne équipe, d’être solidement entouré. Le cinéma est un art vraiment collectif, on ne fait pas des films tout seul.

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