La comédie musicale réalisée par Damien Chazelle, avec Ryan Gosling et Emma Stone, a raflé 7 Golden Globes et est nominée pour 14 Oscars. Mais les mérite-t-elle vraiment ?

Emma Stone et Ryan Gosling dans "La La Land" de Damien Chazelle
Emma Stone et Ryan Gosling dans "La La Land" de Damien Chazelle © SND

Comme toujours au Masque et la Plume, Jérôme Garcin esquisse le film dans les grandes lignes, avant de laisser place aux critiques :

La La Land est une comédie musicale de Damien Chazelle, petit prodige de 30 ans et des poussières - le cinéaste de Whiplash, faut-il le rappeler. C'est avec Ryan Gosling et Emma Stone, sur une musique de Justin Hurwitz.

Une ode à Los Angeles qui s’ouvre par un éblouissant ballet sur les toits des voitures dans un embouteillage monstre d’une bretelle d’autoroute. Un plan séquence qui ouvre l’histoire d’amour contrarié entre Maya (Emma Stone), serveuse de bar et actrice débutante, et Sebastian (Ryan Gosling), un jeune pianiste de jazz de club… les deux rêvant de connaître la passion et la gloire.

L’occasion d’une grande balade dans la "Cité des Anges" : de l’observatoire Griffith aux studios d’Hollywood, avec un épilogue très mélancolique.

"C’est très raté”

Pierre Murat : Je suis un fan absolu de comédies musicales. On n’en a tellement plus que dès qu’on en voit une se pointer sur les écrans, ce qui est très rare, tout le monde est tellement euphorique à l’idée de voir des gens chanter, danser, se rencontrer, s’aimer, se quitter, etc., qu’on en oublie absolument comment c’est fait - mais on est aussi des critiques de cinéma ! Donc, indépendamment du bonheur de voir une comédie musicale à l’ancienne mais qui est ratée, on peut dire, simplement, qu’elle est ratée !

► LIRE AUSSI La critique incisive et féroce de Pierre Murat dans son intégralité. Il y explique, en somme, qu'à son avis Emma Stone est une catastrophe, l'histoire cousue de fil blanc, et que le réalisateur ne sait pas filmer une comédie musicale.

“Un film exquis et extraordinairement mélancolique”

Danièle Heymann : Vraiment, c'est un film exquis et extraordinairement mélancolique. Alors évidement, tout le monde dit “Ah, l'enchantement, le retour à la comédie musicale”. Certes. Mais c’est une histoire profondément mélancolique et c’est ça que j’adore !

L’ouverture somptueuse dit : "Bon, vous voulez de la comédie musicale ? On va vous en donner.” Dans un embouteillage, la couleur, l’hommage à Demy, très bien.

Et puis après, l’histoire : c’est le prix à payer pour caresser l’espérance de la célébrité - ce n'est pas une histoire tellement joyeuse.

Emma Stone incarne Maya, une actrice débutante, dans la comédie musicale "La La Land" de Damien Chazelle
Emma Stone incarne Maya, une actrice débutante, dans la comédie musicale "La La Land" de Damien Chazelle © SND

Ce que je trouve vraiment réussi, c’est que Ryan Gosling et Emma Stone ne se prennent pas pour Fred Astaire et Cyd Charrissse.

Pierre Murat : Heureusement...

Danièle Heymann : Ce n’est pas une imitation, une reconstitution ou une espérance d’être comme autrefois ! On est aujourd’hui, on est en train d’essayer de réussir. On est serveuse dans un café et on passe des auditions humiliantes, pour elle ; on a un sale caractère et on se fait virer des salles de jazz, pour lui. Et ils sont sur banc, dans un paysage banal, et tout à coup ils se mettent à danser malgré eux. Et ça, c'est magnifique.

Jérôme Garcin : Avec des longueurs quand même, disons-le.

Pierre Murat interrompt : Fred Astaire et Cyd Charrisse dans Tous en scène qui commençaient à danser…

Danièle Heymann interrompt, elle aussi : Mais je te dis qu'ils ne se prennent pas pour ce qu'ils ne sont pas ! Tu as essayé de revoir une comédie musicale des grandes années de la comédie musicale. C’est une autre chose ! Et c'est plein de charme.

Jérôme Garcin : La dame te dit qu’on est en 2017...

Jean-Marc Lalanne intervient : Damien Chazelle pense très très fort à la scène de Minnelli, il la filme comme la scène de parc de Tous en scène. (The Band Wagon, 1953) et je pense qu'il y a un souci.

"Il n’est pas dans la bonne distance à son sujet"

Jean-Marc Lalanne : Effectivement, Gosling et Emma Stone ne sont vraiment pas de très bon danseurs. Mais la manière un peu solennelle dont il filme cette scène qui, si on a vu celle de Tous en scène, est quand même assez embarrassante, je la trouve problématique.

Danièle Heymann coupe : Je n'ai pas vu de solennité, moi. J'ai vu beaucoup de modestie.

Jean-Marc Lalanne : La promesse de comédie musicale n’est pas tenue, mais le film intègre que ce n’est qu’un leurre, ce désir de revoir un film classique à l’ancienne et retrouver cet émerveillement-là.

Ce qui est beau, c’est qu'au fur et à mesure qu’on suit tout le cycle de cette histoire d’amour, on danse et on chante de moins en moins, il y a une espèce de retour du réel - et de la désillusion. Et là, le film devient extrêmement prenant.

Ryan Gosling et Emma Stone dans "La La Land"
Ryan Gosling et Emma Stone dans "La La Land" © SND

Les deux acteurs sont excellents. L’étude psychologique du délitement d’une histoire d’amour rend le film vraiment très émouvant, très incarné. C’est un beau film sur la désillusion. Tout le packaging de comédie musicale à l’ancienne et la promesse de ce bonheur-là n’est pas tenue mais finalement, ce n’est pas si grave.

Danièle Heymann : Non parce que c’est une nostalgie !

"Un film tape-à-l'œil"

Xavier Leherpeur : Quand une comédie musicale est réussie ça donne un chef d’oeuvre, c’est les Parapluies de Cherbourg (Jacques Demy, 1963). Quand elle ne l’est pas, ça donne cet espèce de film tape-à-l’œil, constamment dans la citation - mais ce n’est même pas la citation du “J’ai aimé vos films Messieurs Minnelli et Demy et je vais essayer de faire aussi bien”, d'emblée [Damien Chazelle] dit : “Je vais faire mieux” ! La scène d’ouverture, c’est imposer d’emblée le côté “Vous avez fait pas mal, je vais faire formidable”. La scène est interminable, je n’en pouvais plus !

Vous pensez aux Demoiselles de Rochefort, vous avez bien de la chance, moi j’ai eu la version longue de Fame, quand ils dansaient sur les taxis !

D'ailleurs Fame, on y pense souvent, sur les désillusions du métier d’acteur, sur la difficulté à trouver sa place… mais au moins, dans le film d’Alan Parker les morceaux musicaux duraient 2’30'', pas 8’25'' !

Sur le tournage de "La La Land". Sous la caméra, l'actrice Emma Stone. À côté d'elle, le réalisateur Damien Chazelle.
Sur le tournage de "La La Land". Sous la caméra, l'actrice Emma Stone. À côté d'elle, le réalisateur Damien Chazelle. © SND

[Damien Chazelle, ] c’est un type qui est constamment en train de nous montrer qu’il peut faire mieux que tout le monde, qu’il est formidable.

J'avais l’impression qu’il était assis à côté de moi et me donnait des coups de coude en me disant :

- Hé, elle est bien ma scène !

- Ouais ouais elle est bien...

- Et attends elle n'est pas finie !

- Oui, et c’est bien ça le problème.

- Attend mais je vais en remettre une couche, ils vont revenir danser !

Scène de danse dans "La La Land"
Scène de danse dans "La La Land" © SND

Elle, elle compte les pas. Il y a un vrai problème avec Emma Stone : elle est appliquée, elle est sage, elle est gentille, elle met les mains là où il faut, elle est constamment en train de regarder ses chaussures pour être sûre de ne pas se prendre les pieds, c’est un peu problématique.

Jean-Marc Lalanne : Le film abandonne la danse au bout d'une heure…

Xavier Leherpeur : Il y a une heure quand même ! La scène où elle se maquille avec ses copines, inspirée de _Grease_ - c'est quand même un navet - qui dure quatre minutes, où elles la ripolinent à grands coups de couteaux...

Danièle Heymann se permet de noter : Tu as souvent regardé ta montre...

Xavier Leherpeur : Parce qu'il n'y a aucune dramaturgie dans scènes-là ! Il n'y a que du tape-à-l'œil, que de l’esbroufe !

Emma Stone (dans la robe bleue) dans "La La Land"
Emma Stone (dans la robe bleue) dans "La La Land" © SND

Dans les grandes comédies musicales, il faut que le numéro musical nous raconte quelque chose, ait une dramaturgie, ait une vraie raison d’être !

Ce mauvais remake des _Parapluies de Cherbourg_ m'a abasourdi. A la fin, je m'en foutais comme de l'an 30, parce que c'était tellement prévisible. Et sans la grâce de Demy, sans l'intelligence, sans la mélancolie, avec une manière de réaffirmer les choses... Moi c'est un film qui ne me laisse aucune place !

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