Il n’aura pas fallu attendre longtemps pour que le film de Jacques Audiard, « Un prophète » suscite des commentaires « autorisés ». En fait, on se souvient que le ton avait été donné dès le Festival de Cannes : peu de temps après la présentation du film, des organisations nationalistes corses avaient exprimé leur opposition, ainsi d’ailleurs qu’un député UMP de Corse (comment les uns et les autres avaient déjà pu voir « Un prophète » à cette époque ? Mystère, mais là n’est pas la question d’aujourd’hui !). Maintenant, c’est au tour de certains personnels de l’administration pénitentiaire. Mais surtout, on sait depuis ce matin que Madame Fadela Amara, secrétaire d’Etat à la politique de la Ville, a émis une opinion publique dans le cadre de ses fonctions ministérielles sur le film. Invitée par son collègue de la Culture a voir « Un prophète » en projection privée le 28 juillet dernier, la secrétaire d’Etat n’a pas caché sa crainte : « Le film va devenir une référence. Il va remplacer le « Scarface » avec Al Pacino. ». On admirera en passant l’exercice de communication politique : Madame Amara a du se faire violence durant tout un long mois pour taire sa vertigineuse inquiétude et la rendre publique le jour même de la sortie du film en salles… Au-delà de la forme, ce qui est inquiétant ici c’est d’abord le contresens total que ces propos induisent. Comparer « Scarface » et « Un prophète » manque de pertinence. Dans « Scarface », les morts violentes se succèdent à un rythme trépidant quand dans « Un prophète » un mort « suffit » à hanter le héros jusqu’au bout de ses nuits et du film. Dans le premier, on tue comme on respire, dans le second, on tue comme on expire. Au fond, « Un prophète », c’est l’anti « Scarface » ! Plus généralement, il faudrait en finir avec cette opinion selon laquelle un film pourrait changer la vie. A sa sortie, on attribua au film « Indigènes », souvenez-vous, cette puissante vertu. Un an plus tard, la réalité s’impose, rien n’a vraiment changé pour les soldats concernés. Régulièrement, les politiques dérapent et parent le cinéma de tous les vices (Paul Quilès, en son temps de Ministre de l’Intérieur, s’en pris par exemple à Bertrand Tavernier pour « L.627 », et les exemples abondent). Mieux vaudrait ne pas jouer avec ce feu-là. Mieux vaudrait ne pas faire d’un film de fiction un étendard (et de ce point de vue l’affaire « Indigènes » est significative…). Mieux vaudrait cesser de faire croire que les films peuvent être responsables d’un malaise social, d’une violence urbaine et autres joyeusetés collectives. La politique de la Ville est un grand chantier qui nécessite assurément beaucoup de temps, d’efforts et d’implication de la part des plus hautes autorités de l’Etat. Loin, bien loin d’ « Un prophète », ce film, cette œuvre (pardon Jacques Audiard…) qui aimerait bien vivre sa vie sans devenir le bouc émissaire d’une éventuelle impuissance publique.Ah ! ça ira !La phrase du jour ?« Tout ce qui la blesse me tue »Jean Frémiet

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