La mort de Louis XIV, fait l'unanimité parmi la critique française, mais pas au Masque et la plume.

Détail de l'affiche de la mort de Louis XIV
Détail de l'affiche de la mort de Louis XIV © Albert Serra

Avec les critiques : Sophie Avon (Sud Ouest), Michel Ciment (Positif), Alain Riou (L’Obs) et Eric Neuhoff (Figaro) et Jérôme Garcin (L'Obs, France Inter).

J’ai trouvé ça un peu long, mais je crois que je suis le seul

Jérôme Garcin : La mort de Louis XIV est un film du cinéaste catalan Albert Serra, avec Jean-Pierre Léaud dans le rôle du Roi Soleil au moment de son agonie. Elle va durer deux semaines, soit deux bonnes heures à l’écran. Nous somme à l’été 1715, Louis XIV a la jambe rongée par la gangrène. Il est entouré par Mme de Maintenon, des hommes d’église, et des courtisans. Il souffre le martyr, il ne mange plus, il ne dort plus. Il avale les élixirs des médecins. Il émet des râles, puis sombre dans le silence… Après avoir dit : « Seigneur, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir ». Dans cette chambre du roi que l’on ne va pas quitter, il y a de très belles lumières, faites par Jonathan Ricquebourg. Surtout, il y a ce roi Léaud. Aujourd’hui âgé de 71 ans qui est déjà devenu, si j’en crois la presse aussi immortel que le roi Soleil. J’ai trouvé ça un peu long, mais je crois que je suis le seul.

Serra ne se décide pas à couper ce qu’il faudrait dans son admirable travail

Alain Riou : J’ai assisté à la mort du monarque, et je ne ferai pas tout à fait partie des courtisans. C’est pas mal du tout, mais je suis embêté avec Serra. Il avait fait un des films les plus intelligents qui soit sur Don Quichotte. Le seul qui montrait sa folie. Mais c’était terriblement lent. Bon, je vais raconter la fin : mais Louis XIV ne s’en tire pas ! Je n’exige pas qu’un film sur la mort ait de la vie. Mais parfois l’auteur est un peu prisonnier de ses tableaux. C’était le cas aussi avec Rivette : il ne se décide pas à couper ce qu’il faudrait dans son admirable travail. Même s’il est beau.

Léaud est formidable. On ne pense plus du tout que c’est lui. Il y a énormément de détail, insolites, intéressants. Et si ce n’était pas légèrement endormant, je trouverais le film formidable. Ce que j’ai trouvé de mieux, c’est le personnage du médecin Fagon qui est assez bien traité. C’est la première fois de ma vie que j’entends un médecin qui soit grosso-modo du temps de Molière qui ne soit pas ridiculisé.

C’est vraiment une souffrance de A jusqu’à Z, ce film

Eric Neuhoff : Aïe, aïe, aïe… Comme torture équivalente, je ne vois que la roulette chez le dentiste sans anesthésie. C’est vraiment une souffrance de A jusqu’à Z ce film. Il ne se passe strictement rien. Il se meurt. Si on est gentil, on peut voir ça comme un documentaire sur Jean-Pierre Léaud vieillissant. On éprouve le même malaise qu’à l’époque avec Wim Wenders sur Nicholas Ray, on voit les rides. On voit la mauvaise graisse. Et Léaud roupille. Il somnole tout le temps, et d’ailleurs, on ne tarde pas à l’imiter. Les grand moments de suspense, c’est quand il se met à manger ! Il devait être très gourmand, donc à un moment on lui apporte des biscotins qui sont des Calissons d’Aix, il les trempe tout doucement dans du vin d’Alicante. Alors là, c’est du Schwarzenegger. Il pousse un petit râle, alors on sursaute. On se dit. Ah ben merde, il n’est toujours pas mort ! On est comme les médecins, qui ont vu la gangrène, mais qui n’ont pas pensé à couper. Le cinéaste aurait dû faire la même chose dans son film. C’est un film à la fois mortel et gangrené. Ce Serra qui avait fait un film d’un ennui putride sur Casanova. Mais là, ça devrait sentir la chair, la sueur, la mort. Là, c’est complètement aseptisé. Froid, comme du Rivette. On est triste de voir Léaud comme ça, aujourd’hui.

A force de ne rien faire, de son sujet, sauf les râles, il passe à côté.

Michel Ciment : La décadence n’est plus ce qu’elle était. C’est un film décadent, esthète comme Huysmans pouvait l’être il y a 100 ans. Ce film ne m’a pas totalement déplu, mais je n’ai jamais autant souhaité la mort d’un personnage. Et en même temps, ça plait beaucoup à la critique… C’est un dispositif : on va rester deux heures dans la chambre. Il n’y a rien d’autre. Quand on pense que Louis XIV, quand il meurt, il laisse un pays exsangue avec la plus grande famine, qui a conduit des guerres totalement inutiles. C’est le minimalisme. A force de ne rien faire, de son sujet, sauf les râles, il passe à côté. Il y a quelques années, on a failli avoir le cinéma olfactif. A un moment donné, je me suis dit : « mon dieu, cette gangrène ! » Je pense que Serra est un petit maître très cultivé. J’admire son esthétisme. Cocteau disait le cinéma, c’est filmer la mort au travail. C’est vraiment fascinant, mais c’est ennuyeux.

Ce film est touché par la grâce

Sophie Avon : je ne comprends pas ce que vous dîtes. Je n’ai absolument pas vu le même film que vous. Je trouve ce film absolument somptueux. A quoi ça tient une reconstitution comme ça. Ce film est touché par la grâce. Le fait d’entendre les oiseaux par exemple. Ces détails sont merveilleux, parce que tout à coup, on bascule dans une autre France. C’est une idée de génie. D’avoir pris Léaud : il est né au cinéma en 1959, il est donc à lui tout seul une Histoire de la France. Je trouve que c’est génial de l’avoir pris dans ce rôle. Serra arrive à filmer l’invisible. Il arrive à filmer la solitude de cet homme qui se voit mourir. Et qui pourtant est entouré. Il filme cette ronde des médecins autour de ce corps qui est en train de dégénérer. On sent la mort. On sent cette jambe. On voit la cour. Même si elle n’est pas dans la chambre. Surtout, il arrive à filmer, le passage de la vie à la mort. C’est extraordinaire d’arriver à filmer ça. Il ne se passe rien, c’est vrai, mais on est captivé. Ce film est sublime.

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