Comment résister au plaisir de vous livrer in extenso ce que Fellini écrivait sur le cinéma en 1960 ? Je cite donc : « Je pense que le cinéma a perdu de son autorité, mystère, prestige, magie. Cet écran gigantesque qui domine une salle amoureusement rassemblée devant lui, remplie de tout petits hommes qui regardent d’immenses faces, d’immenses lèvres, d’immenses yeux, vivant et respirant dans une autre, une inatteignable dimension, fantastique et à la fois réelle, comme celle du rêve, cet écran grand et magique ne fascine plus : nous avons appris désormais à le dominer, nous sommes plus grands que lui. Voyez ce que nous en avons fait : un tout petit écran, petit comme un coussin, entre la bibliothèque et un pot de fleurs. Parfois, on le met même dans la cuisine, près du réfrigérateur. Il est devenu un appareil électroménager, et nous, dans notre fauteuil, notre télécommande à la main, nous exerçons sur ces petites images un pouvoir total en nous acharnant contre ce qui nous est étranger ou nous ennuie. Dans une salle de cinéma, même si le film ne nous plaisait guère, la timidité que nous inspirait le grand écran nous obligeait à rester à notre place jusqu’à la fin, ne fût-ce que par une cohérence d’espèce économique : nous avions payé notre billet. Mais, à présent, par une sorte de revanche rancunière, pour peu que ce que nous voyons commence à exiger une attention que nous n’avons nulle envie d’accorder, un coup de pouce et nous réduisons au silence n’importe qui, nous effaçons les images qui ne nous intéressent pas, nous sommes les maîtres : quelle barbe, ce Bergman ! Qui a dit que Bunuel est un grand metteur en scène ? Sortez de cette maison, je veux voir le foot ou les variétés. Ainsi est né un spectateur tyran, despote absolu qui fait ce qu’il veut et se persuade de plus en plus que le cinéaste, c’est lui, ou du moins le montreur des images qu’il est en train de regarder. »Mais, me direz-vous, à l’heure du succès planétaire d’ « Avatar » et de taux de fréquentation record en France, le maestro italien est à côté de la plaque avec sa charge contre le petit écran omniprésent. Pas si simple, en vérité ! Certes, il est manifeste que le cinéma continue d’émerveiller le public, fut-ce sous les habits rutilants et modernes de la vaste fable en 3D convenue, convenable et gentiment écolo-humaniste qu’est le film de Cameron. De ce point de vue, l’Empire a de la ressource et sait à merveille provoquer les rêves éveillés et toucher la sensibilité d’un public-monde. Qui plus est, il affine et magnifie une technologie (la 3D) a priori spectaculaire donc peu faite pour les projections intimes du home video. Mais, là où Fellini reste visionnaire, c’est qu’à ce « big large is beautiful » de la 3D triomphante correspond par ailleurs une explosion des petits écrans nomades dont le récent Ipad est la tête de pont et de pomme ! Et on va même jusqu’à nous vendre déjà une télé en 3D aux programmes introuvables mais à venir. Comme si chaque nouveauté technologique qui pourrait singulariser le cinéma était immédiatement phagocytée, digérée et adoptée par le petit écran. Il n’empêche, même « Avatar » et son succès ouragan donne raison à Fellini d’une certaine façon : ici, on est bien loin de Bunuel et Bergman et plus près d’un immense jeu vidéo. Car, la crainte finale évoquée par Fellini reste plus que jamais d’actualité : la dictature du spectateur préférée à celle de l’artiste. C’est pourtant le monde à l’envers. Et la porte ouverte à l’idée que tout se vaut et que tous se valent. Ce qui serait plus encore que celle du spectateur, la dictature de la médiocrité.

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