Parce qu’on avait très récemment revu Une histoire simple de Claude Sautet, dans une grange (oui !) et sur grand écran, l’annonce du décès de Bruno Crémer a fait ce soir une impression plus grande encore. L’un de ses meilleurs rôles, sans être forcément le plus connu. Parce que Sautet, comme souvent avec ses acteurs, avait su capter l’infinie fragilité de ce géant lequel eut la sagesse ou la chance de ne pas réduire sa carrière aux rôles de baroudeur. De Pierre Brasseur, on a dit qu’il jouait avec son ventre. Il en allait de même avec Cremer et sa carrure. Une présence immédiate, une façon de remplir l’écran sans jamais l’asservir. De ce physique-là, Sautet donc, mais également Claude D’Anna (dans l’intrigant et méconnu De l’ordre et la sécurité du monde ), puis Brisseau (à trois reprises, comme un double de cinéma, tous deux liés par des physiques d’ogres) et puis Ozon (qui eut l’audace de faire disparaître littéralement le corps de Cremer aux yeux du monde mais pas aux yeux de son amour). A quoi tient une carrière d’acteur dans nos mémoires cinéphiles, sinon à une poignée de personnages. Pas forcément la quantité, n’est-ce pas. Quelques rôles qui ont marqué nos sensibilités à jamais. Quelques impressions de proximité et d’empathie. Je ne sais plus si dans son formidable ouvrage sur les voix, Podalydès parler de celle de Cremer. Elle est incroyablement présente car elle repose sur une respiration au rythme totalement atypique. Difficile à imiter donc. Une voix modulée qui passe du cri définitif au chuchotement intense. Une voix soufflée comme on parle du souffle de vie. Une voix de forge. Une voix non pas travaillée mais ouvragée. La nature est bien injuste de n’attribuer qu’avec parcimonie de telles voix serait-on tenté de dire ! Il nous reste le plaisir de l’écouter comme on écoute une mélodie. Et pourquoi ne pas le dire, il y eut l’ultime période avec essentiellement le Maigret de la télévision. Un choix impeccable. Aux côtés de Baur et de Gabin, Crémer ne déparait pas bien au contraire. Il incarnait à la perfection la face la plus humaine de la créature inventée par Simenon, créature protéiforme, donc injouable a priori et dont chaque acteur s’empare. Bruno avait vu chez Jules et l’ironie et la distance, comme Jean avait joué la brutalité. Son Maigret restera par conséquent. Ce soir, on aurait bien revu Bruno Crémer dans De bruit et de fureur de Jean-Claude Brisseau. Assurément la meilleure façon de le saluer.

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