Deux ans après "Ils sont partout", film sur la résurgence de l'antisémitisme, le comédien réalisateur Yvan Attal signe "Le Brio" sur un prof Pygmalion qui aide une étudiante en droit à comprendre les codes de la rhétorique. Les critiques du "Masque & la Plume" sont clairement divisés.

Daniel Auteuil et Camelia Jordana dans "Le Brio" d'Yvan Attal
Daniel Auteuil et Camelia Jordana dans "Le Brio" d'Yvan Attal © David Koskas

Tout commence dans un un grand amphi de la fac de droit d'Assas à Paris, le professeur Pierre Mazard (Daniel Auteuil), qui est un réac pontifiant connu pour ses provocations et ses dérapages, donne cours à des élèves de première année. Naïla (Camélia Jordana) est étudiante, elle arrive avec cinq minutes de retard, elle vient de Créteil, elle est en survêtement et elle veut devenir avocate. Mazard, trop content d'avoir trouvé une victime idéale, l'humilie en public. Il est convoqué par le directeur qui le menace évidemment du conseil de discipline. Pour échapper à la sanction, il doit s'engager à préparer Neïla au fameux Concours d'éloquence du barreau, c'est-à-dire lui enseigner les les lois de la rhétorique. Le film va raconter le parcours jusqu'à l'épreuve finale de ce prof très bougon et de son élève en colère. 

Danièle Heymann : "un film extrêmement sympathique"  

J'étais encore scandalisée par Ils sont partout [le film précédent d'Yvan Attal] : c'était les meilleures intentions mais on avait droit à tout sur les clichés antisémites et Yvan Attal ne réussissait jamais à retourner la situation ; c'était plus qu'embarrassant donc j'étais très réservée... Et là,  on se dit « bon sang ça va être le cliché du prof raciste et de la petite beurette » et puis non, tout à coup ce couple fonctionne... Et c'est formidable.

Pour Daniel Auteuil, c'est un nouveau départ - maintenant, il peut jouer jusqu'à 90 ans. Il a pris une une puissance, une profondeur... il est remarquable. Et Jordana est formidable parce qu'elle est neuve, elle n'a pas peur, elle y va carrément.

Daniel Auteuil en prof de droit réac de la fac d'Arras
Daniel Auteuil en prof de droit réac de la fac d'Arras / David Koskas

Pierre Murat : "C'est mécanique jusqu'au bout" 

Au début lorsque le personnage d'Auteuil est absolument raciste, on se dit « Ah tiens , on est parti sur quelque chose, c'est rare de montrer un personnage comme ça dans le cinéma aussi réac... Qu'est-ce qu'Yvan Attal va en faire ? ». 

Il y a le prétexte qui fait qu'il doit s'occuper de cette fille : ça devient un remake de Pygmalion de George Bernard Shaw et de My Fair Lady de Cukor quand même : c'est l'éducation d'une petite... C'est un très beau sujet, sauf que je m'attendais à quelque chose de beaucoup plus éloquent justement ! 

Les discours d'éloquence, là, ne sont pas très bien et pour que le personnage de Camilla Jordana arrive à vaincre les autres, Yvan Attal fait les autres de plus en plus nuls, de plus en plus tête à claque ! Ça devient un petit peu niais.

Camilla Jordana est d'une beauté et d'une sensualité étonnante mais pour l'instant elle se contente de balancer ses phrases le plus vite possible et de rire à la Binoche toutes les cinq minutes : ça ne suffit pas. 

Camelia Jordana campe une jeune étudiante qui vient de Créteil et qui veut devenir avocate
Camelia Jordana campe une jeune étudiante qui vient de Créteil et qui veut devenir avocate / David Koskas

Sophie Avon : "un film à rebours du déterminisme social"

J'ai eu beaucoup de plaisir à voir ce film. C'est un film sur le verbe, sur le langage et c'est très jouissif, on est emporté par l'éloquence. C'est surtout l'apprentissage, les stratagèmes de Schopenhauer, la façon dont il lui apprend à maîtriser les codes... 

Mais ce qui m'a intéressée dans ce film, c'est la façon dont Yvan Attal regarde la société française d'aujourd'hui. Avec cette scène, c'est vrai que Pierre Mazard est réac', cynique, désagréable, provocateur mais il ne prononce pas une seule parole raciste. Ce sont les gens qui veulent défendre la petite Neïla qui l'assignent à une place de victime. Je crois qu'Yvan Attal met un petit peu en garde cette société où on va toujours vers l'euphémisation d'un côté et la victimisation. 

C'est un film qui est vraiment à rebours du déterminisme social : il montre que si on se contente de se laisser assigner une place de victime, on n'y arrivera pas. 

Jean-Marc Lalanne : "un dosage de cynisme et d'absolue mièvrerie"

Pendant le générique, une image d'archives montre Claude Lévi-Strauss à la fin de sa vie, disant qu'il n'aime pas du tout le monde qu'il est en train de quitter - là visiblement, Yvan Attal adore le monde dans lequel il est en train de vivre ! La dimension de critique radicale qui est exprimée dans l'image d'archives au début n'est absolument pas dans le film. 

Le film aplanit toutes les difficultés. Dans la première, c'est un peu troublant d'entendre un personnage de professeur aussi violent mais très vite, il est extrêmement séduisant et sympathique. Le film fait rire sur des blagues vaguement racistes tout en mettant en face une très grande niaiserie dans une surenchère de bons sentiments... Je trouve qu'il y a une indigestion. C'est d'une fausseté absolue.

Ecoutez

Ecoutez toutes les critiques échangées autour de ce film

Aller plus loin

Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume réunis autour de Jérôme Garcin pour parler cinéma, théâtre ou littérature.

"Le Brio" d'Yvan Attal
"Le Brio" d'Yvan Attal / David Koskas
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.