On parle beaucoup de « Welcome » en ce moment. Les journalistes, les critiques, les ministres, les chroniqueurs, les humoristes, les spectateurs. Tout le monde en parle. Y compris ceux qui n’ont pas vu le film ! C’est monnaie courante, dès lors que le sujet du film, son contenu politique en l’occurrence, prend le pas sur la pure dimension artistique. Alors, la polémique enfle. Les deux camps forcément vertueux se dressent, le ton monte, les parallèles historiques hasardeux servent d’arguments et les réponses officielles sonnent comme des justifications indignes. On préfère donc ne pas revenir ici sur ce qui a opposé le ministre Besson et le cinéaste Lioret, dans la mesure où tout ce qui est excessif est insignifiant.Il reste à apprécier un film. Et, j’insiste, un film. Pas un tract, pas une pétition, pas un manifeste. Un film de fiction et pas un documentaire non plus sur la situation des sans papiers à Calais. Un film de fiction avec un scénario, des acteurs, un tournage, etc. Bref, une proposition de cinéma que nous fait Phillipe Lioret, réalisateur dont on ne peut pas dire que jusqu’à présent il nous ait « blufflé ». Avec l’un de ses films précédents, « L’Equipier », on pouvait penser que le cœur du cinéma français s’était arrêté de battre dans les années 50 tandis qu’ avec un autre, « Je vais bien, ne t’en fais pas », on avait le sentiment d’une volonté de relancer l’utilisation de l’expression « C’est cousu de fil blanc »… Mais parlons plutôt de cette nouvelle proposition de cinéma, en estimant que respecter un film revient d’abord à en parler comme d’un … film, laissant à d’autres suscités le soin de battre le tambour pour les uns et la campagne pour les autres.« Welcome » donc : c’est dit ici avec ironie pour stigmatiser le sort réservé aux clandestins qui tentent par tous les moyens de passer au Royaume-Uni, via Calais. La première partie du film remplit avec efficacité et bonheur ce contrat presque documentaire et le spectateur s’insurge comme Lioret de ces traitements inhumains qui heurtent les consciences, dès lors que tout cela est fait en notre nom. Jusque-là tout va bien, serait-on tenté de dire. Et puis voilà que Lioret est quelque peu repris par ses vieux démons d’un cinéma « à la papa », confiant à Vincent Lindon la charge d’incarner notre « médiateur » parfait, soit un « Français moyen » qui découvre des réalités sociales insupportables. Et malheureusement, le personnage phagocyte le film avec ses états d’âme amoureux (comment moi Vincent Lindon vais-je pouvoir reconquérir Audrey Dana mon ex ?). On s’en fiche éperdument, à partir du moment où l’on nous a présenté et fait connaître le personnage de Bilal ce travailleur clandestin qui s’avère être un drôle d’asticot prêt à toutes les traversées possibles et dangereuses pour rejoindre l’autre côté de la mer. Par une étrange volonté de ne pas choquer, de ne pas heurter, Lioret garde en permanence le focus sur Lindon, au risque d’oublier l’essentiel, le personnage essentiel : Bilal. C’est pourtant à lui que l’on ne dit pas « Welcome », c’est lui la victime, c’est lui que l’on maltraite, c’est aussi lui qui fait le plus preuve de courage et d’abnégation. Et curieusement, jusqu’au bout du film, il n’est pas le héros du film. Singulière posture, en vérité. Philippe Lioret aurait du manifestement « briser l’armure » rompre le ronron et faire de Bilal le centre de gravité de son film. Il s’y refuse et c’est bien dommage.La phrase du jour ? « Renaître, être capable d’émotions, et même désirer être aimé ne constituent pas une existence pleinement humaine. Il faut encore pouvoir être actif, pouvoir tendre délibérément la main à autrui pour obtenir chaleur et affection, pouvoir oser combler soi-même le fossé entre soi et l’autre, tendre la main et changer en intimité la séparation physique des corps, aimer et pas simplement être aimé. » Bruno Bettelheim, cité par François Truffaut en exergue du scénario de « L’Homme qui aimait les femmes »

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