A propos de « Che », la presse fait plutôt la fine bouche. En fait, et sans que cela ne soit jamais dit explicitement, le film de Soderbergh déplait à la critique de gauche comme à celle de droite ! La gauche bien pensante ne retrouve pas son héros refoulé. La droite bien pensante ne retrouve pas son anti-héros préféré. Preuve, si besoin était, que ce film est une vraie réussite ! Il n’est pas fait pour plaire à un camp ou à l’autre. Non pas qu’il fasse preuve d’objectivité (ce qui ne voudrait rien dire) mais parce qu’il est d’abord et définitivement une œuvre de création. En cela il est à l’opposé du « biopic » façon « Piaf » qui vise lui la re-création et donc le Musée Grévin (ou Tussaud !). Le propos de Soderbergh n’est pas politique au sens étroit du terme mais artistique. Et si, à un moment donné ou à des moments donnés du film, l’art conduit au politique, tant mieux. Il est assez décevant que le film sorte en deux parties, à vingt jours de distance, contrairement au Festival de Cannes où il nous fut montré dans sa vérité, c’est à dire dans sa continuité. En apparence linéaire, historique, chronologique, « Che », le film qui dure 4 heures 12 est bien plus un film circulaire : il impose une image totalement complexe d’un destin hors du commun. Qu’il est doux et facile d’opposer la première partie (la conquête) à la seconde (la chute), alors même que ce qui fait sens, c’est la façon dont chaque scène de chaque partie fait écho à une autre scène de l’autre partie. Le film est non seulement circulaire, mais il est en permanence son propre miroir. D’où l’impression étrange pour le spectateur d’être embarqué dans l’histoire d’une vie sans jamais avoir le sentiment que cette vie lui est racontée, ni montrée. Ce qui se passe sur l’écran n’est pas une biographie mais le récit d’une catastrophe annoncée. Paradoxalement, le film est donc beaucoup plus fort et intense que le personnage dont il parle : là où les « biopics » bas de gamme se laissent envahir et vampyriser par leur sujet, « Che » déploie son projet haut de gamme non pas sur ou à propos mais à partir de Guevara. Hier « Agathe Cléry », aujourd’hui « Un homme et son chien » le film de Francis Huster avec Belmondo. Chaque semaine ou presque désormais des journalistes sont interdits de projections de presse. Et je ne parle pas de moi (oui, rassurez-vous, notre ami Dominique Segal continue de me vouer aux gémonies !) mais de journalistes appartenant à divers supports et qui n’ont pas été invités à venir voir ce film avant sa sortie. Tel fut par exemple le cas des rédactions des magazines « Studio » et « Ciné Live » soit, avec « Première » , les deux mensuels de cinéma les plus diffusés… Jusqu’où nous conduira cette politique stupide menée par des producteurs décidément paranoïaques ? La phrase du jour ? « Depuis cinq jours, par les brèches du pays, le flot sombre des vaincus, un peuple portant dans ses yeux la révolte de la défaite et l’étonnement du destin, déferlait à travers les Pyrénées-Orientales, mal endigué, brutalement accueilli par les soldats et les gendarmes… » Il s’agit du début de la première phrase du roman de Louis Aragon « Les Communistes ». Un véritable torrent littéraire.

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