Accompagné de Maylis de Kerangal, fascinée par l’œuvre de Wiseman, Vincent Josse s’est rendu dans la petite chambre de bonne où le réalisateur monte son prochain film. Entre l'écrivain et le documentariste, beaucoup de points communs : tenter de montrer l'invisible, mettre le réel en récit.

Frederick Wiseman et Maylis de Kerangal
Frederick Wiseman et Maylis de Kerangal © Radio France / Vincent Josse

Né en 1930, ce maître du documentaire, totalement autodidacte, filme depuis plus de cinquante ans le quotidien de l’homme au sein des grandes institutions américaines : hôpital, prison, musée, université, bibliothèque… 

M. de Kerangal dit à son sujet :

Dans son cinéma, les hommes et les femmes sont regardés sans hiérarchie, c’est une posture difficile à tenir… il y a de la bravoure dans ce regard… 

Sa méthode ? Prendre le temps et s’aventurer à la découverte d’un lieu sans idées préconçues, en tachant de se faire oublier :

On ne travaille pas pour vérifier des hypothèses, je déteste cela.

Le rôle clé du montage 

Si son cinéma a une dimension sociale évidente, il se défend de céder à toute forme d’idéologie. Pour lui, le film se fait en grande partie au montage. C’est justement en compagnie de sa monteuse que le journaliste Vincent Josse l’a rencontré, en janvier 2020 , en plein montage de son prochain documentaire sur la mairie de Boston.

Dans tous mes films, il y a du littéral et de l’abstrait, c’est dans cette relation entre le métaphorique et le littéral, que se fait le film.

A partir de 150 heures de rushs en moyenne, le réalisateur et sa monteuse entreprennent de donner sens et forme au film.  Ensemble, ils construisent un « montage mosaïque », c’est-à-dire, un assemblage de séquences dont la structure est « fictionnelle ». C’est là que le sens émerge en transformant le matériau recueilli en récit filmique. A ses yeux, ce travail est très proche de celui d’un écrivain :

Mes films sont là pour poser des questions plus que pour apporter des réponses.

C’est en 1967 que Frederick Wiseman tourne son tout premier long-métrage, Titicut Follies, un documentaire dans lequel il filme sans fard la folie. Mais en donnant à voir les aliénés criminels de son pays, il heurte l’Amérique bien-pensante et son film est interdit de diffusion pendant plus de vingt ans. Devenu depuis une œuvre clé de l’histoire du documentaire, le film a été restauré en 2017. 

Une séquence entre toutes ? 

Sa séquence favorite est un passage de Welfare (1975), son documentaire autour du système de santé américain. En tournant, il rencontre par hasard une femme dont le strabisme l’intrigue et décide de la suivre, « j’ai filmé cette femme sans demander sa permission, c’est à mes yeux l'une des séquences les plus émouvantes et drôle de mes films. »

(Ré)écouter l'échange entre Frederick Wiseman et Maylis de Kerangal :

10 min

Frederick Wiseman et Maylis de Kerangal

Par Vincent Josse

Aller loin

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