Gare à l’embaumement national pour cause notamment de francophilie avancée… Que « Le Havre », le nouveau film de Kaurismaki soit digne d’éloges ne fait aucun doute en ce qui me concerne. Mais, gare vraiment à ce que l’esprit de sérieux ne finisse par l’emporter et que pire encore on se trompe sur la marchandise de ce cinéaste doué mais roublard en diable. Et d’abord j’ose dire ici que face aux références cinématographiques si souvent mises en avant (Chaplin, Melville, Etaix, Tati et d’autres encore), il est un « oubli » qui me semble symptomatique, celui de Mocky. Car enfin, il est évident que sur le fond la filiation et le cousinage sont évidents : Mocky serait parfaitement à son aise avec cette peinture de « petites gens » au grand cœur qui décident de régler eux-mêmes les injustices et dans le cas présent d’accueillir à bras ouvert « toute la misère du monde ». Même un flic admirablement déjoué par Daroussin se fait leur complice par humanité. Les trognes et les gueules de Kaurismaki valent celles de Mocky. Seule différence mais de taille, on en conviendra : là où Mocky s’est toujours moqué de l’image, Kaurismaki fait des petites merveilles et grâce à lui Le Havre est comme filmé anachroniquement par Tanner. Pour le reste, on se gardera bien de faire de Kaurismaki le chantre béat des petits miracles quotidiens (sociaux et médicaux même dans le cas présent). Croit-il a ce qu’il raconte ? Non ! Aimerait-il que ses spectateurs y croient à sa place et déploie-t-il tous ses talents et ses charmes pour y parvenir ? Oui, trois fois oui. C’est donc l’insondable mystère d’un cinéaste-né qui voudrait nous convaincre que la vie est belle en nous regardant avec au fond des yeux une insondable mélancolie et une indicible tristesse. C’est assurément ce cocktail qu’il faut ici apprécier, sous peine de ne retenir qu’une mièvrerie de pure façade ou des élans farcesques à la Mocky. On aurait tort de ne retenir ici qu’une « petite musique » alors même que c’est un oratorio plus funèbre que l’on serait tenté de retenir, à l’instar des actuelles beautés urbaines du Havre qui résultent, comme chacun le sait, d’un anéantissement total sous les bombes durant la Seconde Guerre mondiale…

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