Un film de Chris Marker et Pierre Lhommerécité par Yves Montand

Un mois dans une ville, mai 1962, Paris filmé au plus près du pavé et des visages par Chris Marker et son équipe. « En ce premier mois de paix depuis sept ans », car la guerre d'Algérie s'achève avec les accords d'Évian, que font, à quoi pensent les Parisiens? La guerre et la politique? On évite d'en parler, l'interviewer s'en étonne même : les Français qui aimaient tant discuter seraient-ils muets ?

On trouve dans la note d’intention de 1961 : "Que repêcherat- on de nos années à nous ? Peut-être tout autre chose que ce que nous y voyons de plus voyant."

En 2001, le film est montré dans un lycée parisien. Les lettres de ces lycéens, adressées à Catherine Winter, productrice d’origine, ont toutes en commun un étonnement face aux propos des gens interviewés en 1962 ; étonnement lié à la résonnance contemporaine des dires des intervenants "j’entends ça aujourd’hui dans mon entourage", "la société n’a pas changé, déjà la consommation", « le racisme aujourd’hui encore persiste"… Le film enthousiasmealors ces jeunes étudiants.En 2013, cinquante ans après sa première sortie, La Sofra, en collaboration avec Potemkine Films, décide de ressortir le Joli Mai en salle. Les "rides" de la pellicule ont été conservées à la numérisation mais c’est bien, selon nous, les seules de ce film imprévisible et passionné. Comme Chris Marker, nous espérons, qu’en sortant de la projection, le spectateur ressente "que le seul problème important, c’est une espèce de rapport vrai avec les autres".

Chris Marker / Pierre Lhomme, la rencontre

Chris Marker se décrit lui-même comme un artisan. Il fut tour à tour écrivain, illustrateur, traducteur, auteur-réalisateur d’essais cinématographiques, vidéaste, monteur, photographe, philosophe, poète, geek, musicien, voyageur, ami des chats. La carrière de Pierre Lhomme comme chef opérateur traverse cinquante ans de cinéma français, passant avec la même aisance et les mêmes exigences de Cavalier à Marker, de Eustache à Melville, de Duras à Rappeneau, de Bresson à Ivory.

Fin 1961, Marker appèle Lhomme. "On se connaissait un peu, raconte Pierre Lhomme, mais c’est surtout je crois parce que j’avais beaucoup travaillé, comme assistant, avec Ghislain Cloquet, qui avait lui-même beaucoup travaillé avec Chris. Il a dû demander à Cloquet qui lui semblait convenir pour travailler à la main et en souplesse. Il se trouve que, tout en étant chef opérateur, j’ai aussi toujours beaucoup aimé le reportage. Et on a tout de suite parlé de la manière dont il voulait tourner ce film.

" Pierre Lhomme se souvient d'un tournage en toute liberté : "Le principe c’était la liberté totale. Nous étions peu nombreux, Chris, Antoine Bonfanti (l’ingénieur du son), Etienne Becker mon assistant, Pierre Grunstein et moi. On se baladait et quand on voyait quelqu’un qui nous semblait intéressant on allait le voir. Enfin… plus exactement, il y a eu deux méthodes. Chris avaient rencontré à l’avance certaines personnes, celles-là ont été filmées de manière plus installée, cela se sent bien dans la deuxième partie, « Le retour de Fantômas » : le prêtre ouvrier, le jeune ouvrier algérien, l’étudiant dahoméen… Et puis surtout il y a des rencontres, auxquelles il fallait être très disponibles. Le tailleur qui est au début du film a été la première personne que nous avons interviewée, on ne le connaissait pas même si sa boutique était à côté du local de la production, rue Mouffetard. En filmant cette première conversation, j’ai compris que ce qu’on mettait en place pouvait nous mener très loin. Pour la première fois, nous avions des magasins de pellicule de plus de 10 minutes,en 16 mm. Et le rechargement était très rapide, j’avais toujours des magasins de rechange prêts. On n’en a pas conscience aujourd’hui, mais c’était un véritable bouleversement dans les possibilités de filmer sur le vif."

Le joli mai
Le joli mai © radio-france
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