Invité dans "Le Nouveau Rendez-Vous" en même temps que le jeune réalisateur Nathan Ambrosioni (19 ans), Denys Arcand a prodigué quelques conseils, d'un cinéaste à un autre, et a raconté ses débuts cinématographiques, improbables et drôles…

Le réalisateur Denys Arcand
Le réalisateur Denys Arcand © AFP / Malcolm Taylor / Getty Images North America

Denys Arcand sort en France son nouveau film, La chute de l'empire américain, en salles en France depuis le 20 février. De son œuvre, on connaît surtout en France Le déclin de l'empire américain (1986) et Les invasions barbares (2003), mais le réalisateur québécois a commis au cours de sa carrière de nombreux films. Invité au micro de Laurent Goumarre dans Le Nouveau Rendez-Vous en même temps que le jeune réalisateur Nathan Ambrosioni, qui à 19 ans sort son premier film (Les drapeaux de papier, également dans les salles en ce moment), Denys Arcand a prodigué quelques conseils, d'un cinéaste à un autre, et a raconté ses débuts dans le monde du cinéma, dans les années 1960/1970.

Le conseil d'un cinéaste à un autre

"C'est un dur métier, réalisateur. Dans tout le cours de ma vie, j'en ai vu disparaître : ils ont fait un film, deux films, puis tout à coup, ont disparu.

Il faut deux choses : du talent et du tempérament

Quand j'ai commencé, il y avait des gens qui avaient plus de talent que moi, mais moins de tempérament. C'est à dire qu'ils faisaient un film et deux dépressions nerveuses pendant le tournage. Ils avaient un talent fou, une imagination extraordinaire, une sensibilité merveilleuse, tout ça mieux que moi… Mais moi j'avais le tempérament : j'étais calme, je pouvais travailler avec tout le monde, je respectais mes budgets... Il faut les deux. Si on a que le tempérament mais sans talent, ça ne marche pas non plus".

L'histoire improbable et drôle des débuts cinématographiques de Denys Arcand

Denys Arcand est arrivé au cinéma presque par hasard… Comme il le raconte au micro de Laurent Goumarre… 

"Mon père méprisait le cinéma, ma mère aussi. Dans ma famille, tout le monde trouvait que j'étais un raté. Mon grand-père a dit à mon père « C'est quand même dommage de lui avoir payé des études et de le voir rendu là ! » 

Mon père était un officier de marine, et pour lui le cinéma était un passe-temps de chômeur

Moi, j'ai fait ça parce que j'adorais ça et parce que j'ai eu la chance d'avoir un métier tout de suite : je faisais des documentaires donc j'avais un salaire. Je gagnais ma vie en faisant des documentaires pour les écoles. J'ai commencé ma carrière au cinéma comme un tâcheron, en faisant des films sur l'histoire du Canada pour les écoles… J'ai adoré ça tout de suite, donc je me suis dit tout de suite : « C'est ça que je veux faire dans la vie ». Mais en fait, j'étais tellement heureux de faire même ces petits films-là que même s'il y avait rien eu d'autre après j'aurais été heureux quand même dans la vie ! Et puis après, j'ai fait des documentaires plus longs. Puis après, un hurluberlu m'a dit :

- Pourquoi tu ne fais pas un film avec des comédiens, un film de fiction ? 

- T'es sûr ? 

- Ouais j'suis sûr. On va te financer, j'ai une petite boîte… 

Je n'ai jamais eu la moindre difficulté à financer un film parce que je ne voulais pas en faire. 

J'ai fait le film et je me suis dit « Je vais retourner à mes documentaires tout de suite. Ça ne marchera pas, c'est sûr, on va découvrir que je suis un imposteur ».

Et puis, comble de malheur… C'était l'époque où il y avait des bobines. Le film était projeté pour la première fois dans le milieu de la France, à Poitiers. C'était un festival, j'étais invité pour présenter mon film…

Début de la séance. 

Bobine 1 : formidable, etc.

Bobine 1 se termine, on coupe à la bobine… 8. Panique totale ! Mon film n'est pas en ordre ! Les bobines avaient été mal numérotées à Montréal au laboratoire. 

Je monte comme un fou, je cherche la boîte de projection. Je tombe sur des armoires à balais, l'ascenseur… je rentre dans la cabine de projection et explique au projectionniste : "Monsieur, je suis le réalisateur, je vous assure" ; il me prend pour un fou, ça me prend cinq minutes de le convaincre… « Arrêtez tout ! Il faut tout reprendre ! ». 

Il arrête tout et j'essaie de trouver l'histoire de mon film, bobine par bobine… Je ne me souviens plus de rien. "C'est quoi la première image de la 4 ? Et de la 5 ?" Je suis dans un état second. Finalement, je réussis à reconstituer les douze bobines du film. Il dit : "Vous inquiétez pas, on va reprendre..." Très bien. 

Je reste dans la boîte de projection avec lui parce que je n'ose plus retourner dans la salle, je suis déshonoré, je ne ferai plus jamais de film, c'est fini !

Je lui demande : 

- Est-ce qu'il y a une façon de sortir d'ici sans passer par la foule ? 

- Oui, il y a un chemin derrière, vous pouvez sortir dans une ruelle...

Et là, je marche toute la nuit dans Poitiers parce que je ne veux pas rentrer à l'hôtel, où il y a d'autres cinéastes. Je suis déshonoré, dans un état second, je marche jusque dans les banlieues de Poitiers. Vers 10h du matin, je me dis : « Les gens doivent être partis de l'hôtel, je vais y repasser prendre ma valise, prendre le train, rentrer à Paris, trouver l'avion, je rentre au Canada et puis j'oublie le cinéma pour toujours ».

Et là je rencontre un de mes amis dans l'escalier :

- T'étais où ? T'as rencontré une fille ? Et-ce qu'elle était vraiment bien ?

- Non, t'es fou, avec ce qu'il s'est passé hier... 

- Mais qu'est-ce qu'il s'est passé hier ?  C'était formidable, ça a été un triomphe ! 

- …

- Tu sais pas ? Tu t'en vas au festival de Cannes !

C'était pour La Maudite Galette. Il y avait dans la salle Louis Marcorelles, grand critique du Monde, qui avait dit « C'est formidable, je le prends à la Semaine de la critique, c'est évident ! »"

Aller plus loin

🎧 Ecoutez l'intégralité de l'entretien avec Denys Arcand dans Le Nouveau Rendez-Vous

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.