On découvrira bientôt , à Cannes, le nouveau film de Bertrand Tavernier « La Princesse de Montpensier ». Mais c’est un autre film plus ancien de ce cinéaste que j’ai revu hier soir sur Arte avec un immense bonheur et grâce à une cinéphile bénévole et avisée qui m’en signala la diffusion. On repassait donc « Le Juge et l’assassin ». Beau film dialectique sur la folie et la justice. Galabru versus Noiret. La bête inhumaine contre la bête civilisée. Le monstre violeur de petits bergers contre le notable aux vices cachés et à la vertu publique. . Soit dit en passant quelques années plus tard, dans « Le Témoin », Mocky avait confié à Noiret un rôle assez proche, mais cette fois le bourgeois était passé de l’autre côté du miroir. Pour en revenir au film de Tavernier, il n’a rien perdu de son actualité (bizarrement et presque paradoxalement, notamment à l’heure où le juge d’instruction est sur la sellette…). Peine de mort exceptée heureusement, on pourrait relever les ressemblances avec notre époque : acharnement aveugle, experts idéologues, opinion manipulée et d’autres similitudes encore. Sans parler d’une notion qui traverse tout le film et dont jean-Claude Brialy se fait à un moment donné le porte-parole cynique : selon que vous serez puissant ou misérable, etc. Rien de vraiment changé donc. Ah si peut-être ! internet dans le rôle du tambour de ville et du commentateur de l’instant a remplacé le chanteur des rues joué ici par Caussimon et qui n’hésite pas à se faire l’auxiliaire des coups tordus du juge. A tout prendre, on préfère peut-être cet artisanat local dont l’avantage est d’avoir outre un visage un sens certain des paroles et de la musique…. Dans ce duel au couteau qui oppose Bouvier le fou de Dieu et Rousseau le fou du Droit manque un personnage habituel de nos écrans : l’avocat. Ici, point de Dupont-Moretti hélas ! Autre temps, autres mœurs judiciaires. Faut-il rappeler que le premier et superbe film de Tavernier, « L’Horloger de Saint-Paul », était lui aussi un film sur la justice, sur la justice de classe et la relation entre le droit et les hommes ? Quoi qu’il en soit, ce que réussit à la perfection Tavernier et comme il le fit dans d’autres films (« L’Horloger de Saint-Paul », « Que la fête commence », « Des enfants gâtés », « La Vie et rien d’autre », « Capitaine Conan »,…), c’est assurément le mélange de l’intime et du collectif , du il et des ils, du je et des autres. Le dernier texte du film fait ainsi le lien entre ce ce qui relève du fait-divers et ce ce qui est du domaine de l’Histoire. Rencontre iconoclaste mais qui fait sens assurément entre une société si prompte à traquer le monstre (façon scènes de chasse en Ardèche) et capable de couvrir d’un voile pudique le travail des enfants dans les mines. Petits bergers victimes d’un fou en liberté. Et petits mineurs victimes d’un système économique qui s’apparente à la jungle. Chaplin dans l’abyssal et définitivement sublime « Monsieur Verdoux » avait osé le parallèle entre le crime à la petite semaine façon Landru et le crime de masse à venir alors…Ultime preuve de ce mélange réussi des genres, des destins et des vies : l’intrusion au détour d’une scène de repas cruciale du vin de cornas, autrement dit d’un véritable joyau viticole qu’apprécie manifestement l’expert imbécile joué à la perfection par Yves Robert. C’est certes de la confiture à un cochon. Mais voilà, c’est aussi cela le cinéma de Tavernier : un éloge du cornas quand on s’y attend le moins, comme si la vie était toujours au travail, la vie plus fort que la mort et ces morts. La vie qui tient à l’excellence et au sublime d’un vin d’Ardèche ? Et après tout, pourquoi pas ?

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