Je fais actuellement l’expérience cruelle d’une vision amputée de moitié en raison d’une défaillance passagère (je touche du bois !) de mon œil droit ! Les bons Chrétiens penseront qu’on est toujours puni par là où l’on péche : qu’un critique de cinéma qui n’arrête pas de la ramener avec ce qu’il a vu avant tout le monde, et qui plus est à l’œil, soit privé même partiellement de son outil de travail, quoi de plus moral ? Amen ? Que nenni ! Cette explication-là ne me satisfait pas, seule la raison guidant mes pas depuis belle lurette… Il me faut donc faire avec ce handicap ridicule et découvrir les vertus d’une vision sinon altérée du moins partielle. Donc partiale ajouteront les mauvaises langues. A vrai dire, je n’ai pas exercé mon œil unique de cyclope cinéphile dans une salle obscure depuis que son frère jumeau a décidé de baisser temporairement le rideau. En revanche, j’ai tenté l’aventure du DVD sur petit écran. L’exercice n’a pas été totalement profitable, je vous l’assure. Voir un film d’un mauvais œil serait donc le comble du critique. Et peu importe qu’il s’agisse en l’occurrence de l’œil gauche. J’ai tenu malgré tout et par obligation-plaisir professionnels à revoir le récent « Denier maquis » de Rabah Ameur-Zaimeche, ce petit bijou oublié de tous ou presque et de César en particulier. Même en petite forme, mon regard s’est régalé de ce film aussi beau qu’intelligent, aussi travaillé que signifiant. La notion de « proposition » m’est chère au cinéma, parce que je pense que chaque film est une proposition qui nous est faite à nous spectateurs : la rencontre se fait alors ou non, plus ou moins réussie, plus ou moins durable, plus ou moins féconde. Dans le cas présent, cette rencontre avec « Dernier maquis » me fut particulièrement bénéfique, me permettant notamment de ressourcer un regard un peu trop pollué par des images banales ou laides. J’irai même jusqu’à dire qu’il me fit l’effet salutaire d’une bonne avoinée , vous savez de celles qui, loin de vous faire mal, vous font au contraire du bien parce qu’elles réveillent votre vigilance endormie ou paresseuse. D’où l’extrême paradoxe qui a consisté à revoir ce film sur DVD, alors que mon regard est de fait amputé. Il ressort que même vu dans des conditions aussi déplorables, le film de Ameur-Zaimeche tire son épingle du jeu et inonde de sa lumière rouge un regard défaillant. Quoi qu’il en soit, ce DVD vient de sortir chez Arte Vidéo. Vous savez ce qui, selon moi, vous reste à faire !La phrase du jour ?« A-t-on le droit de découper une raie quand on a l’œil au beurre noir ? » Groucho Marx

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