Il y a comme ça des mots qui sont manifestement maudits : on les prend pour d’autres, on les maltraite, on leur attribue un sens qui n’est pas le leur. Prenez, au hasard, l’adjectif « achalandé ». Promenez vous dans la rue en demandant aux passants : « C’est quoi la définition d’achalandé ? ». Point n’est besoin d’être sondeur pour savoir qu’une bonne majorité des personnes ainsi interrogées vous répondront avec la tranquille certitude d’avoir raison : « On le dit d’un magasin qui a beaucoup de marchandises à vendre ». Et là c’est le drame. Même « Le Robert », plutôt libéral dans l’ensemble, signale que cette définition-là est, je cite, d’un « emploi critiqué ». De fait, un commerce bien achalandé, c’est par définition un commerce qui a beaucoup de « chalands », c’est-à-dire de clients.Mais où voulez-vous en venir ? me direz-vous alors. Figurez-vous que cette comparaison m’est venue à l’esprit quand j’ai reçu aujourd’hui le nouveau numéro des « Cahiers du Cinéma » , soit le numéro 644 daté d’avril, avec en couverture Isabelle Huppert dans « Villa Amalia ». Il me semble que ce mensuel de cinéma fait l’objet lui aussi d’un contresens largement partagé. L’opinion communément admise veut que « Les Cahiers », c’est, je cite évidemment, « intello-chiant ». Alors que c’est un mensuel intelligent qui prend les lecteurs pour ce qu’ils sont : des adultes capables de penser le cinéma et le monde, à l’image du bel éditorial de Jean-Michel Frodon qui, de Tariq Teguia à Clint Eastwood en passant par Kore Eda, dresse une saisissante synthèse de ce que ces auteurs nous disent. Plus loin, on peut lire de belles approches critiques tout aussi inspirées de films aussi divers que « Villa Amalia », « Watchmen », « Nulle part terre promise », « Chéri », « Dans la brume électrique », « Ne me libérez pas, je m’en charge », « OSS 117 : Rio ne répond plus ». Voilà pour l’éclectisme critique. Est-on d’accord avec tout ce qui s’écrit sur ces films ? Non évidemment. Mais ce qui se dit ici est en général intelligent, sensé, argumenté, bref le dialogue avec le lecteur est toujours possible, fécond et salutaire. Tant pis pour les esprits réducteurs et chagrins. Et puis, ensuite, les glaneurs iront piocher au fil des articles et des entretiens de quoi fortifier leur amour du cinéma et des images. Tels qu’ils nous parviennent, tels qu’ils se montrent à nous, « Les Cahiers » ne sont ni morts, ni mourants. Longue vie donc à ces belles plumes cinéphiles !La phrase du jour ?« Tu m’as giflé de ton printemps sans tiédeur, tu m’as ameubli de ton sourire enfondu de perce-neige, tu traverses ma prévoyance comme la fleur désastreuse épanouie aux doigts mêmes des saints de glace. J’aime ton visage qui brouille les repères du cœur et les saisons de la tendresse. »Julien Gracq, « Prose »

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