Les projections de presse se suivent d’un jour sur l’autre à la même heure et ne se ressemblent pas. Hier à 18 heures, j’ai ainsi vu un film français « Le Père de mes enfants » de Mia Hansen-Love. Aujourd’hui, à 18 heures, j’ai vu un film français d’Emanuel Salinger, « La Grande vie ». J’ai vu hier un film touché littéralement par la grâce. J’ai vu aujourd’hui un film totalement raté, alors qu’il a été écrit par …sept personnes dont le très talentueux Pascal Bonitzer. Qu’est-ce qui ne marche pas dans cette comédie qui se voudrait tout à la fois sociale, loufoque, politique (ah ! ce courageux et tellement audacieux lancer de plâtre contre le portrait officiel de Nicolas Sarkozy et peu importe qu’il soit fait dans une salle de conseil de classe où dans la vraie vie ne trône jamais ledit portrait officiel…) et « drôle et perspicace » selon les termes du dossier de presse ? C’est un film aux semelles de plomb où l‘on croise Michel Boujenah en Thierry Ardisson (sic) et un « petit » prof de philo qui incarne à lui tout seul le politiquement correct (il recueille chez lui un vieil expulsé, fait le coup de poing contre plus fort que lui, se bagarre pour enseigner la philo à des cancres puis au clône d’Ardisson, pense que ladite philo peut sauver le monde etc.). Trop de scénaristes tue le scénario ? peut-être. Le paradoxe est qu’ici il n’y a plus de pilote dans l’avion, ni du côté de l’écriture, ni du côté de la mise en scène. Reste un triste objet de cinéma signé par un acteur qu’on aime chez Desplechin ou Chéreau, sans que l’on s’explique vraiment les raisons d’un tel désastre.Et puis, juste 24 heures avant, on avait donc vu « Le Père de mes enfants », second long métrage d’une cinéaste dont on sait désormais qu’elle comptera dans le paysage des auteurs français. Comment réussir un film qui cumule tous les handicaps ou presque ? C’est à dire un film sur le cinéma, sur le suicide, sur le deuil, sur la vie qui continue. Un film fier et digne qui avance vers nous pour nous raconter le destin d’un producteur amoureux jusqu’au bout de ses rêves et de ses films. Un homme incarné par l’acteur Louis-Do de Lencquesaing dont le nom est aussi étrange que son talent est immense. Ce que réussit la cinéaste, c’est un véritable tour de force : mêler étroitement la vie et la mort au travail, les deux en même temps, les deux qui suivent leur cours. Et l’une et l’autre qui ne se peuvent regarder en face. Trop de vitalité d’un côté. Trop de désespoir de l’autre. « Et pourtant la vie » chantait Aragon. C’est cette musqiue-là que fait entendre Mia Hansen-Love à travers un cinéma d’une incroyable fluidité élégante et inspirée. Pas la trace d’une faiblesse, pas de pathos. Oui, absolument, un film digne et fier, à l’image de celui dont il raconte les derniers instants sur terre. « Rien moins que rien, pourtant la vie » aurait décidément chanté Aragon. C’est une leçon de cinéma sur un homme de cinéma. C’est un poème en rires et larmes sur l’énergie. C’est un film qui pèse et soupèse à tout instant le poids d’une âme, celle d’un homme pressé. C’est un film qui parle d’un homme qui a existé et qui s’est suicidé. Mais c’est au delà un film qui parle à chacun d’entre nous, qui nous parle de ce moment où la vie s’en va, où il faut continuer malgré tout, où l’absence se déploie comme un poison dans l’esprit de ceux qui restent. Le suicide, disait Camus, est la seule question philosophique qui vaille. Le destin de Grégoire Canvel n’est pas une réponse, juste la réponse d’un homme fragile et fort et dont on se sent définitivement proche.« Le Père de mes enfants » de Mia Hansen-Love sera en salles le 16 décembre prochain. Ah ! ça ira !La phrase de la nuit ?« Je l’admirais. C’était ma fée,Et le doux astre de mes yeux ! »Victor Hugo, "Les Contemplations"

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