C’est mercredi prochain que sort en salles le nouveau documentaire d’Yves Jeuland : « Le Président ». L’affiche du film montre le visage d’un homme-batracien, un gros plan total, sans respiration, comme l’envahissement de l’espace : tel était bien Georges Frêches, le président dont il est ici question. Président d’une région, le Languedoc-Roussillon, qu’il avait voulu rebaptiser « Septimanie ». Car tel était bel et bien l’ancien maire de Montpellier : le rêveur d’un empire qui serait le sien. Alors autant commencer par le renommer, comme tout bon tyran qui se respecte : cependant les mauvaises langues eurent tôt fait de transformer ladite Septimanie en pitoyable Septicémie. D’une mégalomanie, ils firent une maladie et la révolution verbale fut vite oubliée. Mais ce n’est pas cette histoire-là que nous raconte Jeuland et tant mieux ! Amateurs de documentaires politiques et historiques en forme d’enquêtes rigoureuses, objectives et vertueuses, passez votre chemin, ce documentaire n’est pas pour vous. Si en revanche « 1974, une partie de campagne » de Raymond Depardon reste pour vous une référence absolue, voire même une gourmandise dont vous êtes capable de savourer des extraits à intervalles réguliers, bienvenue ! J’aime à penser que la scène d’ouverture du beau travail de Jeuland est une forme d’hommage au Giscard de Depardon : à près de quarante d’écart, les deux candidats en campagne, assis dans leur voiture se recoiffent à l’aide d’un peigne face au miroir de courtoisie… Coquetterie qui fait se rencontrer le « colin froid » (Giscard selon Edern-Hallier) et le requin-marteau à qui Frêches fait penser. Aux antipodes physiques l’un de l’autre, et peut-être même aux antipodes tout court, ce geste toutefois les rapproche et surtout instaure entre les deux documentaires une filiation immédiate qui tient d’abords à la forme choisie et revendiquée : pas d’entretien, pas de commentaire, mais des images et des sons pris au jour le jour. Des dizaines d’heures de tournage par conséquent et au bout du compte un montage de 90 minutes. Tout est donc ici question de regards et de choix : ceux du documentariste évidemment, ceux de ses spectateurs et même ceux de l’objet du film (à la réserve près que ce dernier est mort avant la sortie du film non sans avoir donné son accord pour une sortie sans droit de … regard préalable précidément). Car, si Frêches ne dirige pas le regard, il en suggère le champ d’action à sa manière, c’est à dire impérativement, comme le suggère une séquence où, dans son bureau de président, il acte de son départ et de l’arrêt de l’image en… coupant la lumière : effet radical assuré. Un e belle manière pour Jeuland de nous signifier que ce à quoi nous assistons est en apparence le récit d'une campagne puis d'une victoire mais en réalité il s'agit bel et bien d' un crépuscule. Celui d'un demi-Dieu lare, pardon local. Nul ne le savait alors, mais la mort est déjà au travail dans le corps du Président. Et comme tout monarque qui se rexpecte, il préfère fermer lui-même les lumières de sa gloire. Le travail de Jeuland risque de laisser plus d’un spectateur dans un réjouissant état d’intranquillité : à force de ne pas choisir entre la fascination et la répulsion, le propos ne rentre guère dans les cases d’un prêt à penser BCBG. De même que son formidable documentaire consacré à Georges Marchais a irrité plus d’un anticommuniste primaire (pléonasme…) sans contenter les gardiens du temple néo-stalinien, de même ce portrait du caïman languedocien a toutes les chances de mécontenter la rue de Solférino sans faire gagner l’Hôtel de ladite Région. Que voulez-vous, faire le portrait d’un homme politique qui a le culot de dire à haute voix en écrasant un sanglot : « Je tue et je pleure ensuite » ne saurait être de tout repos. Et d’autres larmes de crocodile plus terrifiantes encore viennent un peu plus à l’appui d’une démonstration qui ravale le cynisme au rang d’activité pour classe de Sixième. De fait, on est ici chez Pagnol et chez Shakespeare tout à la fois. Lear n’a absolument pas dit son dernier mot, mais quand il parle on croit entendre un Panisse encore vivant mais bientôt testamentaire. On songe alors à une autre région toute proche analysée dans un autre documentaire également remarquable : « Marseille contre Marseille » du redoutable tandem Samson-Comolli lesquels sur la une trame radicalement différente donnaient également à entendre ces paroles sudistes qui, persuadées que ni le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face, utilisent la langue comme un écran protecteur. On parle, on parle, on se saoule de paroles et d’un mot, on blesse à mort et on tue. Puis, évidemment, on pleure. Frêches rejoint ainsi Deferre, Pezet, Gaudin et les autres dans ces Rome modernes. Pour comprendre Tacite, Suétone et les autres, regardez « Le Président » ! Pourquoi ne se lasse-t-on pas de ce portrait d’un homme si souvent déplaisant, si peu aimable à force de réussites gagnées en trichant et de bons mots assassins à l’encontre souvent de plus faibles que soi ? Pourquoi cette attirance pour cet entourage sinon mafieux du moins caricatural avec Julie Frêches, la fille, qui se rêve en Claude Chirac, le directeur de cabinet qui fait semblant de ne pas contrôler chaque virage dont il a soigneusement balisé les dangers assumés et ce communiquant qui se déclare haut et fort un « pubard » pour mieux porter en permanence une écharpe incongrue, signe que loin d’être dans la pub il est dans le geste, etc… Pourquoi ? Mais parce que ce Président nous tend quelques miroirs pas forcément jolis à regarder. Parce que si des dérapages verbaux ne conduisent pas forcément au Reich, les protestations vertueuses ne sauraient tenir lieu de politique alternative. Et parce qu’enfin ce que montre parfaitement Jeuland via son objet d’étude, c’est qu’en République les Rois se taillent la part du lion dès lors que ses Sénateurs oublient le peuple qui les a élus. C’est pourquoi, il est de toute première nécessité citoyenne et plus encore humaine d’aller voir « Le Président » les yeux dans les yeux.

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