Mon roi
Mon roi © Shana Besson

Une femme est admise dans un centre de rééducation après une chute de ski. Gravement blessée au « je-nous », comme le lui fait remarquer la « psy » dudit centre avec un esprit lacanien à deux balles dont le film semble d’abord se moquer pour le légitimer lourdement pendant deux heures ensuite. Deux heures, oui, pour que cette femme répare ce genou en se libérant de l‘étreinte que fait peser sur elle un pervers narcissique qui pourrait bien finir à Sèvres comme maître-étalon du Pervers narcissique national..Tel est le scénario du nouveau film de Maïwenn, "Mon roi", en compétition au sein du plus célèbre Festival de Cinéma du monde. Compétition dont n’a pas été jugé digne le nouveau film d’Arnaud Desplechin, "Trois souvenirs de ma jeunesse", comme on le sait. C’est Kafka sur la Croisette, mais passons puisque via la Pravda, on nous a fait savoir que ce mauvais procès n’avait pas lieu d’être ! Une récente enquête auprès des hebdomadaires français a fait apparaître que les traditionnelles couvertures sur les Francs Maçons ne payent plus du tout mais qu’en revanche celles notamment sur les pervers narcissiques font un tabac. On félicite donc Maïwenn de ce joli coup : elle s’assure ainsi lors de la sortie de son film un bruit médiatique assuré. Mais, chut, il s’agit là d’un vrai sujet et nul ne doit le mettre un tant soit peu à distance, même si un film de fiction se devrait d'être autre chose qu'un dossier documentaire ou la version filmée d'une niche éditoriale dans le rayon "Psychologie". C’est, nous diront certains, un juste retour des choses : durant des décennies, un cinéma a fait son miel de délirants portraits d’hystériques fait par des misogynes pur jus et non des moindres puisqu'on y trouvait aussi bien Hitchcock, Cukor, Clouzot et tant et tant d'autres collègues experts auto-déclarés en névroses féminines. On nous promet désormais de saignants pervers narcissiques sur grand écran, histoire de compenser un peu ce mauvais penchant du premier siècle. Et le cinéma dans tout ça ? Quand il est là tout va bien, évidemment et c'est la raison pour laquelle faits par Hitchcock, Cukor ou Clouzot, ces hystériques caricaturales passaient en pertes et profits d'un cinéma quoi qu'il en soit inspiré. Or, dans le cas présent, de cinéma, point. Ou bien alors à la mode Lelouch : grosses ficelles et succession de scènes à faire, écrites sur un coin de table. On s’aime chabadabada, on se déteste pimpampoum, on se rabiboche rechabadabada, on se sépare toctocbadaboum, entre temps on rit entre potes sur fond de déjeuner Ricoré et de mariage en 2CV arty tendance Petit Bâteau. En hommage au maître incontesté de ces pâtisseries indigestes, Claude L., on nous inflige un détour par les planches de Deauville et un proche Palace dans lequel, hors tournage, on doit avoir ses habitudes… On prend tout en otages : les sentiments, un bébé acteur chez un psy pour une scène indigne et racoleuse, des seconds rôles brillants par ailleurs réduits à de la figuration bête, et puis surtout les spectateurs que l’on méprise allégrement. On drague à tout va, sans se dire qu’un film ne saurait se résumer à une psychanalyse personnelle sauvage. On adresse au spectateur des clins d’œils incessants et grossiers. Oui, on lui fait de l’œil en espérant qu’il voudra bien avaler le tout, c’est à dire l’absence d’un véritable scénario qui ne soit pas seulement un parcours de vie, la paresse des dialogues écrits à la hache pour, une fois de plus, faire vrai. L’injonction de l’hyperréalisme et de l’indentification sert d’alibi en béton pour ne faire que des images et non du cinéma. In fine, on nous dira que tout cela est vrai, que ce pervers narcissique est criant de vérité, que sa description sans fard est un bienfait et une saine vengeance. C’est ce que l’on entendait déjà dans la bouche des misogynes d’hier quand ils ne filmaient que des hystériques. Et voilà comment on en vient à faire des films non pour des spectateurs mais pour des catégories de populations qui s’y reconnaîtraient croit-on. Très loin de l’universel, tout près du communautarisme dans lequel ce film baigne allégrement : communauté bling bling camée contre communauté black blanc beur déconne. Du pur Lelouch, on vous le dit. Charles, Gérard et les autres en moins. Et surtout des décennies plus tard. Comme si rien n’avait changé dans la volonté de mettre en avant un cinéma soi-disant populaire qui, se parant d’autorité de ces plumes, n’en finit pas d’inventer un peuple qui n’existe pas. Par cet appel au peuple, démagogique dans sa forme et dans son fond, Il s'agit alors se dédouaner d’une médiocrité et d’un manque d’exigence et de respect pourtant insondables.

C’est amusant parce que le film de Philippe Garrel, "L’Ombre des femmes" raconte une histoire assez proche de celle de "Mon roi". C’est drôle parce que le premier est aussi peu démonstratif que le second est lourd. C’est insolite parce que le premier se donne pour but de faire un film de cinéma et l’autre s’est fixé pour objectif de concurrencer une certaine presse écrite. C’est hilarant (ou presque…) parce que Garrel s’adresse à la sensibilité du spectateur et Maïwenn à son estomac, comme Gracq parlait de « littérature à l’estomac ». On préfère de loin l’élégant uppercut de Garrel, au coup de massue de Maïwenn. Le résultat final est un KO du macho dans les deux cas. Mais chez Garrel, le cinéma est sauf. Il s’est mis aux abonnés absents chez Maïwenn dès le départ, en croyant que pour faire vrai, il faut faire gros. « Dérision de nous dérisoire », comme le chante parfaitement Souchon Alain. ..

Pourquoi le taire, « Mon roi » est ce que l’on a vu de plus mauvais sur la Croisette depuis le début du Festival. Dans deux jours, le nouveau film d’Arnaud Desplechin sera dans les salles. Il ne prétend pas donner l’illusion de la vie. Il ne fera l’objet d’aucun dossier spécial dans aucun magazine de société, de santé, de psychologie et de bazar Et pourtant avec lui, chez lui, on respire. On s'enivre d'y retrouver des émotions amoureuses intenses. Comme chez Truffaut, la vie va vite le temps d'un film. Avec lui, on est en Arcadie, comme chez Bonnard dont le merveilleux atelier-maison n’est pas loin d’ici, au Cannet.

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