Où il ne sera pas question de cinéma, encore moins de fiction, encore que…. Ce soir je n’ai pas regardé un film sur petit écran (j’aurais pu : France 2 diffusait le savoureux et jubilatoire « Quelques jours avec moi » de Sautet…). Mais j’ai vu un documentaire d’une incroyable qualité sur France 5 à 21h30 : « Daniel Cordier, la Résistance comme un roman » réalisé par Bernard George et conduit de main de maître par Régis Debray. Ce dernier fait raconter sa vie à celui qui devint le second de Jean Moulin ou plus précisément de « Rex », puisque Cordier n’apprit le véritable nom de son patron qu’après sa mort. Dans l’armée des ombres, même les noms propres s’effacent devant la culture du secret. Cette culture que Moulin défend devant Cordier lequel s’étonne que la première réunion du Conseil National de la Résistance puisse se tenir en plein Saint-Germain-des-Prés sans protection armée particulière : le secret gardé par un petit nombre désarmé que l'on préfère largement au secret amplement dupliqué à l'intérieur d'un groupe en armes. Et tout comme Cordier à l’époque, Debray s’étonne, ne comprend pas, demande des explications : quoi pas de corps francs pour protéger la fine fleur de la direction de la Résistance sur le sol français ? Et Cordier de redire pour nous l’argumentation de Moulin. Ainsi va ce magnifique entretien de vie entre Cordier et Debray : des questions hautement pertinentes et remises en perspective par les réponses en situation de Cordier. Debray n’élude rien et, par exemple, s’interroge à haute voix sur l’absence de la Résistance face aux déportations des Juifs. La réponse de Cordier tombe implacable, désespérante, funèbre : ce n’était pas un problème d’actualité, en dépit de l’inquiétude formulée officiellement par Moulin.Au centre de ce portrait, il y a la personnalité même de Cordier : maurrassien enthousiaste, camelot du Roi adepte du coup de poing, antirépublicain forcené, antisémite déclaré, au moment même où il part à Londres rejoindre la Résistance qui s’organise sous l’égide de De Gaulle. Or, il va progressivement se débarrasser de ces oripeaux jusqu’à ce jour où sur les Champs Elysées, croisant un vieil homme et un petit enfant tous deux porteurs de l’étoile jaune, il toucha du doigt l’infamie suprême de ses semblables marqués comme du bétail…. (Petit souvenir personnel en incise : pas plus tard qu’hier soir, on voulait me persuader que rien n’était plus abject que le changement d’opinion en matière politique… je dédie à mon interlocuteur intransigeant la sombre figure du jeune Daniel Cordier antisémite actif de la République des années 30 qui devint un bel et digne humaniste dans l’Etat français des années 40. Il est des moments et des causes pour lesquelles changer d’avis est une impérieuse nécessité. Et vive les anciens salauds repentis !)Pour en revenir à Cordier, on ne peut qu’être frappé par l’intensité de cette entrée tumultueuse dans la « vraie » vie. Et surtout par ce regard actuel qui n’oublie rien des beautés et des horreurs du passé. La confrontation avec Debray, notre parfait médium, s’avère à chaque instant passionnante et passionné, et même rieuse et joyeuse à certains moments. Et comment pourrait-il en être autrement dans cette ode à la Résistance, même si décidément les lendemains ne chantent pas, même si les héros ne sont pas toujours et tout le temps héroïques ? Comment ne pas sortir vivifié par un tel entretien ? Ce soir sur France 5 on entendait distinctement la « musique de l’être humain ».Sachez que ce documentaire est rediffusé le 4 juin prochain à 23h30 et que sa version DVD sera en vente en kiosque le 10 juin prochain avec "Le Nouvel Observateur". Si vous m’en croyez…

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