En 1975, Jean-Paul Rappeneau sort "Le Sauvage" avec Catherine Deneuve et Yves Montand et séduit le public. Le film est un succès et devient une des meilleures comédies du cinéma français.

Yves Montand porte Catherine Deneuve pour la photo de l'affiche du film de Jean-Paul Rappeneau, "Le sauvage" - 1975
Yves Montand porte Catherine Deneuve pour la photo de l'affiche du film de Jean-Paul Rappeneau, "Le sauvage" - 1975 © AFP / Lira Films / Produzioni Artistic / Collection ChristopheL

En 1975, le public français découvre dans les salles obscures les rivages d’une île, au large des côtes de la Guaira au Venezuela. Le film raconte la rencontre électrique de deux antagonismes : une jeune femme, Nelly, éprise de liberté et un homme d’âge mur, Martin, épris de tranquillité. Lui, un parfumeur qui a tout plaqué pour s’installer loin de la civilisation. Elle, qui doit se marier à un Italien qu’elle va fuir en embarquant un de ses tableaux. Leurs routes se croisent à Caracas. Il la sort du pétrin, elle le met dedans. Et ces deux-là se retrouvent coincés par l’évidence de l’amour. Et si vous vous demandez pourquoi les hommes aiment les emmerdeuses, on ne saurait que trop vous conseiller de le regarder. Ce quasi huis-clos qui est un des plus gros succès du cinéma français, c’est Le Sauvage de Jean-Paul Rappeneau.

L’idée du film naît lors d’un voyage au Brésil, dans la jungle urbaine de Sao Paulo, où comme pour échapper à une société qui l'étouffe, Rappeneau imagine l'histoire de cet ermite sur une île paradisiaque.

Tous les ingrédients sont là pour que le film soit une réussite : le film est mené tambour battant. Yves Montand est au sommet de son art. Catherine Deneuve est incandescente. Les dialogues sont ciselés par Jean-Loup Dabadie et la musique est signée Michel Legrand… Pourtant, tout n’a pas coulé de source.

Yves Montand, un choix pas si évident.

Jean-Paul Rappeneau aime les comédies américaines des années 1940 façon Frank Capra. Et les acteurs qui vont avec.  Il aimerait un américain pour incarner son sauvage. Dans sa liste, il y a le nom d’Elliot Gould que le public a découvert dans le film M*A*S*H. Les producteurs refusent car trop inconnu des Français selon eux. Il pense alors à Yves Montand, mais c’est Jean-Loup Dabadie qui renâcle. Il propose Alain Delon qui les envoie gentiment promener : cuisiner et monter dans les arbres ? Autant qu'ils demandent à Claude Brasseur ! On propose à Jean-Paul Belmondo qui n’accepte qu’à une condition : le rôle féminin doit revenir à sa compagne Laura Antonelli... Alors ils se tournent vers Lino Ventura qui répond aussi sec :

Une histoire d’amour avec une bonne femme qui m'emmerde ? Non merci ! 

Délice de la vie à deux, même sur une île paradisiaque. Catherine Deneuve et Yves Montand sur le tournage du film "Le Sauvage"
Délice de la vie à deux, même sur une île paradisiaque. Catherine Deneuve et Yves Montand sur le tournage du film "Le Sauvage" © Getty / Stills

Yves Montand sait donc qu’il n’est pas le premier choix. Il va le faire payer sur le tournage et la promotion du film. D’autre part, il pense qu’on le fait venir pour être le faire-valoir de « la petite » Catherine Deneuve. Pendant le film donc, entre Deneuve et Montand, l’ambiance est « courtoise », sans plus. Montand ne fait pas d’effort pour courir là où Rappeneau veut que ça bouge. Il est n’est pas venu seul en plus. Le petit-fils de Simone Signoret, Benjamin Castaldi est dans les bagages. Et l’enfant, un peu distrait, se balade sur le plateau quand il ne faudrait pas. Et quand le film sort, et qu’il faut assurer la promo, Montand toujours bougon déclare sur le plateau du journal télé d'Yves Mourousi :

C’est gentillet, un bon petit film de famille. On ne va pas en faire un fromage…

Pourtant sa mauvaise humeur est une bénédiction pour son rôle. Le succès du film adoucit Montand qui demande à retourner avec Rappeneau. Ce qui sera fait dans Tout feu, tout flamme en 1982.

Deneuve, la belle emmerdeuse

Dans les comédies américaines que Rappeneau apprécie, il y a toujours une histoire de couple, une femme infernale, un homme solitaire qui se fait mener par le bout du nez et des frictions… Catherine Deneuve a tout ce qu’il faut pour le rôle. Et à cette époque, même si elle connaît quelques ratés, elle a tout pour elle. Elle est jeune et belle, elle a de l’énergie à revendre et parle comme une mitraillette le tout avec une articulation des mots impeccables. Ce qui est un bonheur pour Rappeneau qui veut donner du rythme à ses films. 

Catherine Deneuve, Première (2005) :

Il me disait toujours : « La comédie, c’est une musique. Il faut donner sa réplique à la seconde près. Trop tôt ou trop tard, elle n ’aura pas le même impact. »

Il la connaît depuis le tournage de La vie de Château. Il est tombé de suite sous son charme. Dans Le Sauvage, difficile de ne pas l’aimer encore plus. Elle court partout, en fait voir de toutes les couleurs à Montand qui a du mal à la suivre. Les émotions passent avec intensité. En interview, pour le Figaro en 2011, Jean-Paul Rappeneau se remémore la scène où Montand veut la quitter et tout à coup, Deneuve change de ton... Le "vous" laisse la place au "tu" et l'armure tombe l'espace d'un instant.

Une scène a marqué Rappeneau : celle où Deneuve se lave les cheveux. Là encore, l'actrice semble sortir d’un tableau. Il y a un soupçon d'érotisme qui se dégage à nouveau. Et pour cause… Quand Rappeneau écrit le scénario avec sa sœur, une photo l’accompagne. Elle a été prise pour le magasine Lui par Francis Giacobetti. On y voit une jeune femme prenant sa douche, sous une feuille de bananier. Dans une interview à Télérama en 2013, Rappeneau raconte qu'il a fait appel au plasticien et réalisateur de film érotique Walerian Borowczyk pour le générique. Ce dernier en visionnant les images s'étonnait qu'elle n'ait pas été filmée nue... Certes, elle porte souvent une robe rayée - disponible en quatre exemplaires avec des degrés d'usure différents - mais c’est pourtant l’un des rares films où Deneuve dévoile son corps. De ce tournage, elle garde un souvenir de jubilation, comme elle raconte dans le magazine Elle en 2002 :

C'est la jubilation absolue de se retrouver en « emmerdeuse ». J'avais l'impression qu'Yves Montand jouait autant mon amant que tous ces frères qu 'on rêve d'avoir et avec lesquels on ne cesserait de se chamailler. Quelle joie d'être une fille dans ces cas-là ! 

Un film modifié en 2011

Quand le film est restauré par Studio Canal, la cinémathèque et le fond culturel franco-américain, Rappeneau se rend compte que quelque chose ne va pas. Outre le son en mono, il en profite pour remonter la scène de la course poursuite dans les rues de Caracas quand Yves Montand fuit avec Deneuve. La scène n’en finit pas… La raison ? A l’époque, la référence en la matière c’est Bullit avec Steve McQueen et Rappeneau avait l’ambition de faire la même, mais elle n’a pas fonctionné comme il le souhaitait.

Jean-Paul Rappeneau, Catherine Deneuve et Yves Montand sur le tournage du film "Le Sauvage" -
Jean-Paul Rappeneau, Catherine Deneuve et Yves Montand sur le tournage du film "Le Sauvage" - © Getty / Tony Kent

L’Africain, la copie de De Broca

Philippe de Broca et Jean-Paul Rappeneau sont amis. Ils ont même travaillé ensemble sur quelques films. Quitte à se piquer des idées. Ainsi, en 1983 sort l’Africain avec Philippe Noiretet … Catherine Deneuve. Ces deux-là se sont déjà croisé sur La vie de château de Rappeneau. L’idée du film ? Deneuve incarne une agent de voyage qui part dans la région des Grands Lacs pour trouver un lieu pour un club de vacances. Elle va tomber sur son mari, Philippe Noiret, vieux bougon français qui a tout plaqué pour vivre en solitaire…  Cela ne vous dit rien ? Pour le tournage de L'Africain, Philippe De Broca demande même une photo des comédiens sur le plateau de La vie de château à Rappeneau, qui lui fait remarquer son culot, comme il le racontait au Nouvel Obs en 2011 :

Déjà que tu me piques l'idée du "Sauvage" !

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