A l'occasion du Festival de Cannes et des 120 ans du cinéma, plongée dans les rayons de la Bibliothèque de Radio France. Au milieu de ses vieux livres, parmi les volumes de grands écrivains, on a retrouvé un projet pour le cinéma de Louis Ferdinand Céline.

Scenario de Céline pour Arletty
Scenario de Céline pour Arletty © Christophe Abramowitz

Un jour, par hasard, on trouve dans les étagères des entrepôts de la documentation de Radio-France, parmi les nombreux ouvrages de Louis-Ferdinand Céline , un joli petit livre beige tout fin, avec un portrait signé Van Dongen en couverture, avec un drôle de titre, Arletty, jeune fille dauphinoise , et avec un sous-titre intrigant, "scénario".

Il faut dire que la Raymonde de l’Hôtel du Nord et l'écrivain ont une histoire commune : tous deux nés à Courbevoie (avec quatre ans d’écart) et tous deux accusés de collaboration.

Céline cinéaste : impossible ?

En ouvrant l'opuscule on découvre bien un scénario écrit en 1948 par Louis-Ferdinand Céline , et réédité en 1985, par La Flûte de Pan, et désormais introuvable en librairie. Il est dédié à son amie, la comédienne, chanteuse et courbevoisienne, Arletty :> On voit d’abord Arletty, jeune fille dauphinoise… de ce pays où l’on fabrique des petites jeunes filles jolies et fanatiques et huguenotes encore… Et puis allant à Paris… gagner sa vie… Et puis fréquentant les milieux protestants de Paris… un jeune élève pasteur, Jérôme, protestant, l’adore… Le jeune ménage genre Armée du Salut… mais elle est mutine, sex-appeal du tonnerre… on joue de l’orgue, elle chante à ravir, les jeunes bourgeois et les ouvriers et les coquins et les harengs viennent l’admirer et lui faire des atteintes au Temple de Courbevoie-la-Garenne… Elle est vertueuse mais le diable est après elle… malgré elle… ce satané charme !...

Arletty, jeune fille dauphinoise , ce sont seulement quelques pages, pas de dialogues, pas d’indications scéniques, juste une trame, des événements improbables ponctuant la vie d’un couple tout aussi improbable parti évangéliser les « sauvages » en Afrique puis les gangs de Chicago, en passant par le harem d’un maharadjah… Pour finir au Tour du Monde , à Montrouge, un bouge tenu par le Diable, où Arletty danse et chante, pendant que son pasteur de mari, Jérôme, oublie ses sermons dans l’alcool.

Céline
Céline © Meurisse

Ce film n’a jamais été tourné, pas plus que Secrets dans l’île (projet pourtant plus réaliste ayant pour cadre une petite île de pêcheurs en Bretagne perturbée par l’arrivée d’une étrangère), pas plus que Scandale aux abysses , un projet de dessin animé sous-marin, avec Arletty en sirène, Michel Simon en Neptune et Pauline Carton en Vénus.

Arletty de son côté vouait aussi une admiration sans borne pour l'écrivain :

« Je n’ai pas admiré quelqu’un, écrivain, comme j’admire Céline ; ça, Céline pour moi, c’est très vache peut-être, c’est possible, et c’est peut-être injuste ; moi je dis : il y a Céline, et les autres… et très loin les autres… » (La Défense , éd. La Table ronde, 1971)

Céline a eu envie de faire du cinéma mais ses projets n'ont jamais abouti. Dans Voyage au bout de la nuit , il écrit ceci :

" Il faut se dépêcher de s’en gaver de rêves pour traverser la vie qui vous attend dehors, sorti du cinéma , durer quelques jours de plus à travers cette atrocité des choses et des hommes."

Mais il a eu des propos cinglants et antisémites, le cinéma selon lui, étant « toujours si éminemment juif » (Bagatelle pour un massacre ). Il s'en est pris à La Grande Illusion de Renoir car, dans ce film, pour lune fois, le Juif Rosenthal est un « supercapitaliste » aimant le peuple et non plus une victime.

Céline adapté au cinéma : impossible ?

Bon nombre de réalisateurs ont voulu adapté le Voyage au bout de la nuit : Abel Gance , le premier, en avait même fait le découpage en 1934. Claude Autant-Lara se désiste, Louis Malle ne donne pas suite, et en 1964, Michel Audiard se lance, entraînant Jean-Paul Belmondo (en Bardamu) et Jean-Luc Godard , dans une aventure qui n’aboutira pas.

« C’est le seul film que je regrette de ne pas avoir fait …» avoue Godard. Et Michel Audiard de conclure : « Quand j’étais jeune, j’embêtais les producteurs, je les traitais de n’importe quoi parce qu’ils ne faisaient pas Le Voyage… Depuis, j’ai compris… Un type qui s’y attaquerait serait ridiculisé pour la postérité. C’est un trop grand livre, c’est tout. »

Pas de film, donc, mais des disques, comme cet album sorti en 1957 avec des extraits du Voyage et de Mort à crédit lus par Arletty et par Michel Simon… et une chanson Au nœud coulant interprétée par Céline lui-même !

Par Annelise Signoret de la Bibliothèque de Radio France

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