Il est de bon ton de s’en moquer, d’en faire le temple du politiquement correct, du convenable et du convenu. Ce serait l’arbitre des élégances culturelles chez les bobos sages. Oui, « Télérama » a plutôt mauvaise… presse si l’on en croit certains irrités par un abus du « bien-penser » appliqué à la télévision, au cinéma, à la musique, à la littérature, etc. Seulement voilà, pour des générations entières, cet hebdomadaire représente l’éveil culturel par excellence, la curiosité érigée en pratique régulière et la découverte en habitude de pensée. Pourquoi le cacher ? J’ai découvert Wenders et Portal, Titus-Carmel et Koltès, Pierre Romans et Tavernier, Sangla et Humair, Moretti et Juliet et tant et tant encore, grâce à Télérama. J’étais jeune (!), donc inculte et forcément avide de nouveaux chemins à parcourir. Ce journal-là me donnait certaines pistes à suivre et pas les plus mauvaises. D’autres journaux à côté m’avertissaient d’autres horizons possibles (ah ! « L‘Autre Journal » de Butel… !). Mais comment se plaindre d’une telle diversité culturelle et artistique ? Et puis, il y a trente ans qui tenait déjà sur la télévision un regard critique et vif ? Qui prenait au sérieux et vraiment au sérieux ce média devenu le premier ? « Télérama » a cultivé et cultive l’art d’aimer la télé, c’est à dire de la critiquer, avec une véritable maestria, sans une once de mépris et sans une once de complaisance, tenant ainsi les deux bouts de la chaîne. Qui dit mieux ? Alors oui, il y une nostalgie « Télérama ». Nostalgie d’avant 81 par exemple, avant l’explosion des chaînes de télé et donc a contrario la présence d’un programme télé court, ramassé, aux émissions cultes (ce que j’adorais dans chaque nouveau numéro c’était à la fin l’annonce des programmes télé de la semaine suivante, comme une course sans fin à ce qui se passerait de bien à la télé une semaine plus tard… étrange rapport en vérité fondé sur une sorte d’insatisfaction immédiate et une incroyable foi dans la grille d’après !). Et même nostalgie concernant l’avis de l’Office catholique sur les films, incroyable parfum d’une France des missels, de l’encens et des sermons en chaire ou comment toucher du doigt à travers un simple avis la lente agonie d’un monde perdu ou presque. C'est ainsi que ladite Centrale catholique du cinéma, en son temps, faisait, je cite, d'importantes réserves sur "Monsieur Ripois" de Clément et demandait, je recite, que l'on s'abstienne de voir "Monika" de Bergman ! Sic !Et puis, que voulez-vous, le premier journal qui m’a publié, c’est « Télérama » ! D’accord, c’était une simple lettre dans le courrier des lecteurs pour se scandaliser de la censure par FR3 d’une séquence « osée »dans « Zardoz » de Boorman. Les nains aussi ont commencé petits, non ? Lire sa prose imprimée pour la première fois, ce n’est pas rien…Mais, par ailleurs, ce fut surtout la découverte essentielle qu’un journal digne de ce nom, c’est d’abord un intellectuel collectif composé d’individualités antagonistes. Pas facile de renoncer à la vision d’un journal en forme de monotlithe dont chaque rédacteur porterait l’unique bonne parole…Et comment s’opère ladite découverte ? Simplement en constatant au fil des semaines que l’énervement vous gagne en lisant les critiques cinéma de Claude-Marie Trémois, singulièrement quand vous aussi vous avez vu le film dont elle parle. Et que le contentement et le sentiment de complicité vous envahissent lorsque vous lisez les papiers de Joshka Shidlow (pardon pour l’orthographe…). Bref, j’ai toujours pensé que ma cinéphilie était un drôle de mélange entre « Télérama » donc, Bory, Daney, mon frère Dominique (!), « La Séquence du spectateur », « Monsieur Cinéma » et le Cinéma de Minuit, principalement. L’attente du nouveau numéro de « Télérama » dans la boîte aux lettres me revient régulièrement en mémoire, au même titre que d’autres souvenirs d’enfance plus sensuels je vous l’accorde. Pourtant, être le premier à le lire me ravissait…Je lis toujours « Télérama » qui chaque semaine me comble et m’agace dans une joyeuse parité qui me fait penser que tout va bien. Mais au fait pourquoi ce long développement sur « Télérama » ? Parce que je suis littéralement plongé et avec gourmandise dans les 540 pages (en deux volumes) publiées par le journal pour fêter ses 60 ans, sous le titre « Nos années culture » (édité par « Les Arènes »). Mortifère ce détour vers le passé ? Non point ! Juste éclairant et très éclairant pour comprendre notre aujourd’hui culturel. Je ne vous en dis pas plus, mais vous pourriez bien être séduit à votre tour par cette avalanche d’articles, de chroniques et de reportages, sans oublier quelques savoureux fac-similés. Beau travail !

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