Et pour commencer, Vincent Josse a bien raison de vous dire ici même tout le bien qu’il pense du nouveau film du cinéaste tchadien Mahamat Saleh Haroun, « L’Homme qui crie ». Découverte à Cannes en mai dernier, cette œuvre forte et belle emprunte son titre à un texte d’Aimé Césaire que chaque « montreur d’images » devrait avoir à l’esprit en faisant du cinématographe : « Car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse. » Une autre sortie de la semaine, et dans un tout autre registre, mérite assurément l’attention de tout cinéphile qui se respecte. Le second film du québecois Xavier Dolan (après « J’ai tué ma mère ») a toutes les apparences d’un bonbon acidulé surfant presque sur la vague dérisoire du film de jeunes. Mais voilà, ce bon petit diable a plus d’un tour dans son sac et, refusant avec intelligence et malice, les qualificatifs de « petit génie » et autres « jeune prodige » que certains imbéciles voudraient à tout prix lui coller dessus pour mieux l’étouffer, il fait preuve d’une belle cinéphilie dont il se sert comme d’un garde-fou. Respect aux anciens et révérence aux grands maîtres, rien de tel pour se calmer un peu et se replacer dans une Histoire avant de vouloir la faire. Alors forcément oui, pour cette histoire de trio d’amoureux-moi-non-plus, Dolan convoque un Truffaut qui aurait lu une enquête sur les comportements sexuels au Québec en 2010. On y croise tout autant Cocteau, Tarantino ou bien encore Koltès et Chéreau, sans parler d’Honoré ou Giannoli. Ainsi posé, le film de Dolan ressemblerait à un ciné-club de luxe dans lequel on aurait pas forcément envie d’entrer en raison du manque de chair fraîche à se mettre sous les yeux. Mais une fois encore, Dolan remplit son contrat de cinéaste en herbe folle : loin de s’en tenir aux citations et autres références pertinentes, il multiplie les créations personnelles depuis le choix et même la conception des costumes (toujours parfaits d’adéquation et de glamour) jusqu’aux dialogues, qu’ils soient dits par un chœur moderne et pluriel ou par les personnages eux-mêmes. Ca fuse, ça pétille, ça secoue et l’on reste souvent coi devant cette logorrhée colorée et sexy dont on comprend bien qu’elle est de l’ordre d’un nouveau discours amoureux. Fille ou garçon ? Fiction ou documentaire ? c’est l’ultime pirouette pas bête de Dolan qui semble ne pas vouloir choisir entre les… gens et les genres. Comme quoi un « petit » film pop et chic peut dire et montrer bien des choses justes en vérité. La confusion des sentiments et des formats autorise d’aller bien plus loin que la simple variation sur un « Jules et Jim » retors. La musique de Dolan se met en place film après un film. On y sent du souffle et de la radicalité, de l’esprit de système et de l’esprit tout court, du Bach et de l’Indochine. On y sent tout simplement un cinéaste. A suivre donc.

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