Ca commence bien, dans des douceurs acidulées qui font plaisir à voir. Ca commence dans les années 60, à Paris, dans une boutique de chaussures et on pourrait se croire dans celle que tiennent Madame et Monsieur Tabard, alias Seyrig et Lonsdale, chez François Truffaut donc, celui de « Baisers volés ». Ou bien à Marseille à la parfumerie Simoneau/Demy, vous savez celle-là même où travaille Mathilda May dans « Trois places pour le 26 ». On est bien donc, en terrain et en couleurs connues. On aime déjà la petite vendeuse sautillante qu’incarne à la perfection Ludivine Sagnier (Madeleine, comme la première épouse de Truffaut…), elle et son petit ami venu tout droit de Prague. Ils font l’amour comme le font Deneuve et Depardieu dans « Le Dernier Métro » quand sa main à lui remonte le long de ses bas à elle qui lui murmure : « Attends, attends… » Mais, Demy et Truffaut obligent, on sait bien aussi que tout cela ne va pas forcément durer. On sait que derrière les sourires et même les chansons, il peut y avoir des orages et des tempêtes. On sait bien que derrière la peau douce se cache des amants tellement épris qu'ils finissent par se dire : "Ni avec toi, ni sans toi". Ainsi va « Les Bien-Aimés » » le nouveau film de Christophe Honoré qui clôturera demain ce Festival. En beauté, en tension, en larmes, en bonheurs. Depuis « Les Chansons d’amour » notamment, Honoré a décidé de nous prendre par les sentiments, pas les bons attention, les vrais, ceux qui flinguent et ceux qui font vivre, ceux qui vous font tenir et ceux qui vous bouleversent. Avec au centre de son dispositif, outre les superbes chansons du définitivement inspiré Alex Beaupain, la figure rayonnante et magique de Chiara Mastroianni, jamais si bien filmée dans tous ses états, les plus sensuels et les plus anguleux, les plus solaires et les plus mélancoliques. Et l’actrice elle-même jamais aussi juste, inspirée et libre que dans ce film. Autour de cette Véra/Chiara, gravitent Deneuve (la mère, pour de vrai et pour de faux), Forman (Milos, celui qui fait le coup de Prague et puis s’en va et puis revient), Louis Garrel (l’amant ami mal aimé), Paul Schneider (l’homo tant aimé) et même Michel Delpech (génial en gendarme fort civil et mari constant et en chanteur qui ne chante pas pour une fois dans un film où tout le monde chante...!). Au jeu familial, Honoré tout comme dans « Non, ma fille tu n’iras pas danser » notamment, s’avère d’une redoutable efficacité narrative et descriptive. Ses familles concurrencent désormais celles de Desplechin dans une émulation d’autant plus saine et stimulante que les mères et les filles sont parfois jouées par les mêmes chez l’un et chez l’autre… Dans ce film virtuose, Honoré multiplie les époques (on passe progressivement des années 60 à aujourd’hui) et les lieux (Paris certes, mais tout autant Londres, Prague, Montréal et jusqu’à Reims…), autant que les musiques (aux chansons impeccables de justesse, de malice et de tristesse alternées) de Beaupain s’ajoutent un merveilleux motif de Janaceck et une délicate reprise des Pretender’s. On lui sait gré de cette ouverture maximale, de cette volonté de raconter les 50 dernières années, sans jamais s’appesantir mais d’abord pour accompagner les personnages au gré de la maturité qui vient (ou non…). Comme le titre l’indique, ils s’aiment. Plus ou moins bien. Plus ou moins mal. Mais ils s’aiment et ils avancent. Avec au cœur des évidences (« C’est pas beau de manquer ») et des certitudes terribles (« Je peux vivre sans toi, oui mais mon amour ce qui me tue c’est que je ne peux vivre sans t’aimer »). Puisqu’on vous le dit, l’Oncle François (Truffaut) n’est jamais loin : « Ni avec toi, ni sans toi » terminait le chant mortuaire de « La Femme d’à côté ». Mais, attention, les références aussi présentes soient-elles n’étouffent jamais le propos d’Honoré et sa singularité. Le Sida est ainsi passé par là et sa trace ne saurait épargner des personnages inscrits dans leur temps. Pour tenter d’être heureux, pour aimer, semble nous dire Honoré, il faut multiplier les cérémonies des adieux à soi, à ses rêves, pourquoi pas à son pays, à ses certitudes et à ses illusions. Mais point de trace ici de désenchantement (sans jeu de mot facile), il faut juste tenir et peut-être ne jamais s’avouer vaincu, à l’instar de la mère de Véra, personnage qui offre à LA Deneuve un nouvel espace maternel pour son talent : Honoré, Ozon, Desplechin et d’autres affichent avec bonheur cet amour filial qu’il portent à une actrice qui, de rôle en rôle, s’affirme désormais comme la figure tutélaire des nouveaux auteurs confirmés. La Reine Catherine n’a plus rien à craindre ou à prouver : elle peut tout simplement montrer le chemin d’une liberté individuelle enviable au sein du cinéma, comme dans la vie tout court. On est profondément séduit et secoué par ce film qui avance à la vitesse de son personnage principal : Véra (et qui vivra Véra…, ?!) est le moteur intime d’un récit traversé par les forces de la vie aussi bien que par celles de la mort. « Les Bien-Aimés », soit une nouvelle étape dans la filmographie de Christophe Honoré, comme un concerto pour piano et orchestre là où jusqu’à présent l’emportaient des œuvres de musique de chambre. C’est un film sur le bonheur assurément. Honoré ne nous dit pas de le fuir de peur qu’il ne se sauve. Il nous en montre simplement des facettes, des teintes et des impasses. « Pour la beauté du geste », comme le chanterait Beaupain, mais pas seulement. Et de fait, que faire d’autre dans ce monde où tout vacille, où les révolutions politiques d’Est en Ouest tout comme les révolutions sociales su succèdent sans jamais apporter du neuf, où des Tours s’effondrent sous la violence intégriste ? Où tourner nos yeux sinon vers ces bien-aimés dont on ferait bien de s’inspirer, malgré tout et presque malgré eux. A vrai dire, c’est bien qu’un cinéaste nous parle de bonheur et d’amour même sans illusions excessives à la fin de ce festival. Cette « feuille de route »-là est de toute première nécessité. Comme ce film par conséquent.

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