Durant l’émission d’aujourd’hui, nous avons diffusé un entretien avec le romancier-cinéaste Atiq Rahimi, Prix Goncourt 2008. A un moment donné, il a évoqué Claude Sautet en citant François Truffaut qui le définissait comme un cinéaste « français, français, français ». La citation, extraite du formidable livre de Truffaut « Les Films de ma vie », est parfaitement exacte, y compris dans son rythme ternaire ! Mais je ne résiste pas au plaisir de vous livrer la phrase dans son intégralité truffaldienne : « Claude Sautet est têtu, Claude Sautet est sauvage, Claude Sautet est sincère, Claude Sautet est puissant, Claude Sautet est français, français, français. » Il s’agit en fait d’un texte que Truffaut avait à l’origine écrit pour le numéro de « L’Avant Scène Cinéma » consacré à « Vincent, François, Paul et les autres ». Un texte magnifique dans lequel le cinéaste de « La Peau douce » disait son admiration pour Sautet et ce film en particulier, en écrivant pour conclure : « « Vincent, François, Paul et les autres », c’est la vie, Claude Sautet, c’est la vitalité. ». Trente-cinq ans plus tard, le film n’a rien perdu ni de son charme ni de son mystère. On y fume à foison, on s’y engueule autour du gigot dominical, on dévisse, on s'aime d'amour ou d'amitié, on remonte la pente, on triche,on rit ensemble, on se jalouse, on doute, on ruse, bref, comme aurait dit Truffaut, on y vit. Mal et bien. Vaille que vaille. C’est quoi l’alchimie Sautet (auquel il convient d’associer ses coscénarsites successifs : Dabadie, Néron, Fieschi, Tonnerre, entre autres, mais il demeure le pivot évidemment) ? Peut-être une incroyable capacité à filmer l’indicible, c’est-à-dire le bonheur au bord du précipice, dans des moments essentiels, comme dans des moments secondaires. Chez Sautet, quand des voitures s’embourbent sous l’orage, c’est pour mieux déverser leurs occupants trempés et désemparés dans une guinguette en folie dont ils adoptent immédiatement le tempo vivace : pendant la pluie, le beau temps (tout cela dans « Mado », le film préféré de Sautet… et le mien aussi !). Et dire que certains n’y ont vu qu’un cinéma de la bourgeoisie et qu’ils ont regimbé devant l’obstacle en nous refaisant presque le coup d’un cinéma de papa ! Mais, non, le cinéma de Sautet, c’est bien autre chose : le sentiment qu’il y a comme une urgence à vivre l’absolu, sur un fond d’humanité totale, c’est-à-dire de doute. Pas de certitude, ici. Mais de la confiance, oui. Voilà pourquoi, les films de Claude Sautet nous donnent à voir ce que nous sommes et nous aident donc à vivre. Ils font ainsi leur travail d’œuvres du Septième Art. N’en déplaisent aux faux comiques éternels grincheux qui ne veulent voir qu’une seule tête dépasser, celle du cinéma de pur divertissement, du cinéma doudou, du cinéma jetable. A contrario, revenir régulièrement vers les films de Sautet, c’est s’assurer de notre nécessaire capacité à l’empathie à l’endroit de ses « frères humains » que sont Vincent, Rosalie, César, Mado, Paul, David, Hélène et tous les autres. La phrase du jour ? « C’est peut-être la seule au monde Dont le cœur au mien répondrait, Qui venant dans ma nuit profonde D’une seul regard l’éclaircirait !… » Nerval, « Une allée du Luxembourg »

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