Première scène, personnage de Naoufel, techniques et difficultés de l’adaptation littéraire en cinéma d’animation etc… Rencontre avec le réalisateur de l’un des meilleurs films d’animation de l’année, déjà primé aux festivals de Cannes et d’Annecy.

Détail de l'affiche du film "J'ai perdu mon corps" de Jérémy Clapin
Détail de l'affiche du film "J'ai perdu mon corps" de Jérémy Clapin © Xilam

Rarement un film d’animation pour adultes aura été aussi émouvant. Pourtant sur le papier, cela n'avait rien d’évident. J’ai perdu mon corps est l’histoire d’une main coupée et de sa quête obstinée pour retrouver le corps dont elle a été séparée. C’est aussi le parcours d’un jeune homme, Naoufel, livreur de pizza. Enfant, au Maroc, il était passionné de son… On les suit dans une aventure d’aujourd’hui menée tambour battant, ancrée dans le quotidien, et teintée de poésie.

Ce dessin animé raconte l’émancipation d’un jeune homme à travers le destin de personnages auxquels on s’identifie rapidement - main comprise ! Adaptation du livre Happy Hand de Guillaume Laurant, J'ai perdu mon corps est devenu un superbe film grâce à la pugnacité d’un producteur, Marc du Pontavice et au talent de Jérémy Clapin. Ce bijou est servi par une animation très fluide en 3D (rehaussée à la fin d’un peu de 2D), et par une bande originale pertinente signée Dan Levy (The Do). Explications du réalisateur.

Image du film "J'ai perdu mon corps" de Jérémy Clapin
Image du film "J'ai perdu mon corps" de Jérémy Clapin / Xilam

La première scène : naissance d’une main

Jérémy Clapin : "Le but de cette première scène, c’est de faire exister la main coupée. Elle sort du frigo d’un vestiaire d’université de médecine où elle attendait peut-être d’être disséquée. Tout ce qui est à ma disposition en termes de mise en scène, je vais l’utiliser. Cela va passer par le son. Mais aussi par un œil qui roule. Pourquoi ? Un œil, ça voit. Et si l’œil est capable de voir la main, c’est qu’elle existe. Quand la main perce la poche, on entend une respiration. C’est comme si on assistait à sa naissance. Là, le spectateur, comme devant n’importe quelle naissance, a envie de voir ce nouvel être perdurer, et continuer à se battre pour exister. La première connexion est faite."

Se libérer du livre pour mieux l’adapter

Jérémy Clapin : "Il y a eu beaucoup de travail d’adaptation. J’avais tenté quelque chose au début, mais j’étais trop fidèle au livre, cela ne marchait pas. Guillaume Laurant (l’auteur du livre) et le producteur Marc du Pontavice m’ont encouragé à m'approprier l'histoire.

Un été je suis reparti de l’essentiel : le rapport au monde de la main est tactile, alors que pour Naoufel, le héros, ce rapport est sonore. Le toucher et le son, ce sont deux sens qui conversent assez bien parce que dans le toucher, il y a du son. Et ces deux sens fonctionnent également bien en termes de cinéma. La liberté que je m’étais accordée m’a emmené vers d’autres territoires visuels : la neige et sa symbolique, la mouche, la grue, n’étaient pas dans le livre."

Filmer à hauteur de main

Jérémy Clapin : "Donner un sens à tous les pièces éparses de ce puzzle a été compliqué. Raconter une histoire depuis un point de vue inédit, celui d’une main, aussi. Il fallait tout réinventer, créer un nouveau langage. La caméra a dû filmer d’une manière inhabituelle… Comme la main n’a pas de visage, il faut la filmer au ras du sol et plutôt dans son contact avec le monde avec ses doigts. Le montage aussi doit être différent. Il doit se rapprocher de la démarche de la main qui cherche à se rassembler avec son corps d’origine."

Image du film "J'ai perdu mon corps" de Jérémy Clapin
Image du film "J'ai perdu mon corps" de Jérémy Clapin / Xilam Animation - Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma

Naoufel, une enfance marocaine

Jérémy Clapin : "Il était important pour moi que le personnage principal soit marocain, même si je n’en fait pas le sujet du film. Souvent au cinéma, les immigrés, ou les Français de la deuxième ou troisième génération, sont toujours cantonnés aux mêmes rôles : ceux de personnes pauvres avec des problèmes d’insertion, de délinquance, de religion… Or ce ne sont pas les seules histoires qu’ils ont à raconter !

Naoufel aurait pu être chinois ou autre, mais j’avais surtout besoin de quelqu’un de déraciné. Le fait qu’il vienne du Maroc, renforce l’idée d’un paradis perdu, d’un passé lumineux qui tranche avec son arrivée terne à Paris.

Enfant, c’était un petit garçon curieux avec des parents aimants. Il avait le rêve de devenir pianiste ou astronaute. A la suite d’un accident, ces possibles se fracassent et il se retrouve chez un oncle acariâtre avec un cousin. Il se retrouve bloqué dans sa dynamique de projection.

Physiquement, je n’avais pas forcément de références en tête. J'ai trouvé Naoufel à partir de différents personnages que j’avais en photo. Ce n’était pas forcément des gens connus même si je crois qu’à un moment, parmi eux, il y a eu Stromae. Il fallait quelqu’un qui ne paraissait pas à sa place déjà dans son corps : il est un peu grand, il se tient un peu voûté. Il est maladroit et pas très à l’aise dans ce monde-là."

Image du film "J'ai perdu mon corps" de Jérémy Clapin
Image du film "J'ai perdu mon corps" de Jérémy Clapin / Xilam Animation - Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma

Une fin suspendue

Jérémy Clapin : "J'aimerais qu’à l'issue de la projection, les gens s'interrogent sur la fin du film, délibérément ouverte. Que J'ai perdu mon corps se prolonge au-delà de la séance. Il m'a fallu, pour cela, créer une frustration chez le spectateur."

📖  LIRE | Le commentaire de la scène de l’interphone dans J'ai perdu mon corps par Jérémy Clapin 

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.